Amour consolation

Le routier avait fait une longue route avant de se poser dans ce restaurant où il avait ses habitudes. Il regarda comme d’habitude la carte et dit à la serveuse :

– La même chose que d’habitude, Consuelo.

– Je ne suis pas Consuelo, monsieur.

Il leva les yeux vers une jeune femme blonde, très jeune.

La serveuse se mordilla les lèvres.

– Je suis sa remplaçante, une copie si vous préférez. Le patron m’a embauchée, après qu’il l’ait licenciée.

Le routier fronça les sourcils. D’apparence plutôt massive, il approcha d’elle en la pointant du doigt.

– Cela fait cinq ans que je passe régulièrement par ici et c’est Consuelo qui m’a toujours servi. Alors tu as intérêt petite à me dire pourquoi il l’a viré cet espèce de Thénardier.

– Il s’appelle Moreau…

– Je m’en fous ! cria-t-il le regard mauvais.

La serveuse était apeurée.

– Je ne sais pas, je vous jure !

Le routier se radoucit.

– Excuse-moi, petite. Je sais que ce n’est pas ta faute. C’est que j’ai mes habitudes et je n’aime pas qu’on les dérange.

Puis il s’écarta de la fille et marcha d’un pas lourd vers la sortie de la salle. Près de la cuisine, il héla le patron, un grand baraqué d’une quarantaine d’années.

– Qu’est-ce qui se passe ? Monsieur n’est pas satisfait du service ?

Le regard fermé, le routier dit :

– Où est Consuelo ?

Le patron éclata de rire.

– Ah l’artiste veut voir sa belle… Je l’ai viré ta copine. Je ne la supportais plus avec ses grands airs.

Sans sourciller, le routier répéta :

– Où est Consuelo ?

Le patron haussa les épaules et alla pour s’en retourner dans la cuisine quand le routier le plaqua contre le mur et l’agrippa à la gorge.

– Où est Consuelo ?

Près d’étouffer, le patron murmura :

– Je ne sais pas…Mais j’ai son adresse là…

– Où ?

Il indiqua d’un signe de tête le comptoir. Le routier hocha la tête et rejeta le patron vers l’endroit indiqué. Avant qu’il ne se releva, le routier dit :

– Grouille-toi de me la donner. Je suis pressé. Et le patron s’exécuta. Le routier prit le papier, le lut et s’en alla aussitôt.

 

 

Il gara son camion dans l’allée centrale et coupa le moteur. Après avoir mis les sécurités en place il sortit, cherchant l’immeuble indiqué sur le bout de papier laissé par le patron du bar. Après l’avoir trouvé – il s’agissait d’un vieil immeuble gris en béton des années soixante -, il se dirigea vers la loge du gardien.

Il sonna. Une vieille femme apparut.

– Madame, excusez-moi de vous déranger. Je cherche une de vos locataires, fit-il d’une voix rauque qui se voulait douce.

– Qui ?

– Je cherche Consuelo.

La vieille plissa les yeux et sembla réfléchir.

– Elle n’est pas là.

– Elle revient quand ?

La vieille secoua la tête.

– Non, elle est partie définitivement.

Le routier se rembrunit.

– Elle a laissé une adresse ?

La vieille hocha la tête puis se détourna de lui. Bruit de tiroir, des papiers chiffonnés jetés au sol : ce devait être un capharnaüm indescriptible. Elle finit par revenir avec un papier avec quelques mots apparemment griffonnés à la hâte.

– J’ai fait suivre son courrier là-bas.

Le routier grimaça. C’était dans le nord.

– Merci, dit-il avant de s’en retourner vers son camion.

 

 

– Pourquoi tu veux changer d’itinéraire pour la semaine prochaine ?

Le routier haussa les épaules.

– J’ai besoin de changement.

Robert, cadre chargé de la gestion du planning des conducteurs de poids lourds de la boîte, se renfrogna et souffla dans sa barbe.

– Emilien, tu as fait des pieds et des mains depuis des semaines pour que je te redonne ton itinéraire habituel. Et j’ai fini par te dire oui. Et là, tu veux rechanger ? Tu te fous de moi ?

Le routier ne dit mot et fixait Robert.

– Ok. Bon. C’est bien parce que c’est toi. Je te confie l’itinéraire du nord puisque tu le veux.

Le routier hocha la tête et se releva. Au moment de sortir, il entendit Robert le héler.

– Est-elle jolie au moins ?

Il partit sans répondre.

 

– Attendez, vous êtes sûr qu’elle ne vit plus ici ? Parce qu’il y a son nom sur la boîte aux lettres.

Le routier s’énervait un peu mais il y avait de quoi. Pour passer à Valenciennes, il avait dû faire un détour par rapport à ce qui était prévu. Il allait être en retard. Il allait devoir en passer par les réprimandes de Robert.

– Je sais. Elle est partie il y a trois semaines après avoir réglé son loyer.

– Sans adresse ?

Le routier serra les poings.

Le concierge, un arabe d’une cinquantaine d’années à l’allure simple, semblait redouter une explosion de colère de son interlocuteur bâti pour des combats de catch. C’est à contre cœur qu’il hocha la tête.

– C’est pas possible, c’est pas possible, fit le routier.

– Je suis désolé monsieur. Je vois que la dame est importante pour vous. Pour vous aider, j’aimerais en savoir plus mais…

Le routier était déjà reparti. Il savait que le chemin vers Bruxelles serait long.

 

 

Installé dans le lit à même les draps, le routier contemplait le plafond craquelé. À côté  de lui, une femme nue, visiblement en train de s’ennuyer.

– Toi, t’es tordu, dit-elle avec un accent d’Europe de l’est assez marqué.

–  Qu’est-ce que ça veut dire ? Je t’ai payé, non ? Fit le routier agacé.

La fille soupira.

– Normalement, je ne fais pas qu’écouter…

– Je ne comprends pas pourquoi elle est partie… Sans même laisser d’adresse la dernière fois ! Je ne comprends pas, vraiment pas.

La fille, une blonde aux cheveux attachés, le considéra un instant.

– Tu m’as l’air d’avoir bon fond mais je me demande si elle existe réellement ta Consuelo.

Le routier se retourna vers elle piqué au vif.

– Pourquoi ? Pendant cinq ans je suis allé régulièrement dans ce bar où elle bossait. Une fille sensass, je t’assure.

La blonde le regardait toujours.

– T’as une photo d’elle ?

– Non…

Elle soupira.

– Enlève-la toi de la tête mon gars. Tu vas te rendre fou à force

Puis elle l’embrassa sur la joue. Un baiser musqué.

– Ta demi-heure est terminée. J’aurais aimé faire quelque chose pour toi… Bonne chance en tout cas.

 

 

Robert le regarda les yeux écarquillés.

– Tu peux répéter ? Je crois que je n’ai pas bien compris.

– Je démissionne. Voici ma lettre, dit le routier en montrant du doigt une enveloppe.

Robert le prit et la jeta dédaigneusement sur une pile.

– Qu’est-ce qui t’arrive Emilien? C’est cette fille qui t’a retourné le cerveau ? Commença-t-il. Mais le routier s’était déjà levé pour quitter le bureau.

 

 

Revenu chez lui à Paris dans son studio du dix-huitième arrondissement après des semaines de recherche infructueuses, le routier passa des jours à regarder la télé pour essayer de se vider la tête et de penser à autre chose. Mais ce qui passait ne l’intéressait pas.

Pris d’insomnies, il essaya différents traitements pour retrouver le sommeil. Sans succès. Que Consuelo ait disparu sans laisser de trace sur cette terre le rendait fou. Il n’y avait que lui qui se souvenait d’elle… Et d’ailleurs, après lui, qui se rappellerait de Consuelo ?

Persuadé de l’impossibilité de continuer ainsi, il sortit de chez lui, le crâne rempli d’idées noires. Il ne savait pas trop ce qu’il allait faire ni comment le faire mais tout ceci devait s’arrêter… Quelqu’un vint lui frapper dans le dos.

– Ça va Emilien ?

Le routier se retourna vers Bertrand, un copain du quartier.

– T’en fais une tête ! Qu’est-ce qui t’arrive ?

Impossible de le lâcher comme ça celui-là. Bon je vais devoir attendre un peu.

– J’ai plaqué mon boulot, maugréa le routier.

– Toi t’es pas croyable ! Tu démissionnes au moment où on recherche du monde !

– Qu’un autre prenne ma place ou pas je m’en fous, lâcha le routier.

Bertrand le regarda pensivement puis dit :

– Allez viens, je vais te payer un crème.

Le routier se laissa faire. Peut-être me lâchera-t-il après…Ils se dirigèrent vers un troquet situé au début d’une grande avenue place de Clichy. D’un pas lourd, le routier suivait Bertrand. Ils rentrèrent dans le café et s’assirent à une table, face à face, près de la baie vitrée.

Bertrand le toisait.

– C’est à cause d’une femme hein ?

Le routier alla pour répondre quand la serveuse arriva. Bertrand dit :

– Deux crèmes pour moi et mon ami, Consuelo.

 

Sylvain Bonnet

2010

About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire, auteur de nouvelles et collaborateur de Boojum et ActuSF.