Bien mal acquis ne profite jamais

1

Dina ouvrit la porte, jeta un coup d’œil à droite, puis à gauche. Puis elle sortit en portant les deux valises, comme le lui avait dit Nicolussi. Ce dernier était sorti dix minutes avant pour se rendre à l’enterrement de Valentin, marchant comme un canard, aucune classe. Tout le contraire de Dina. Je l’observai, fasciné par ce visage aux traits réguliers dont la pâleur du teint jurait avec la pétulance du regard. Une goutte de sueur perla de son front. J’approchai d’un pas rapide. Elle se retourna

– Vous !

– Et oui : Nicolussi a visiblement raté son travail, ma belle.

Je lui pris les valises, elle ne résista pas.

– Mais qu’est-ce que vous voulez ?

– Allez à l’enterrement de Fabien Valentin: je vous recontacterai ensuite. Au fait, inutile d’envoyer votre gorille me faire ce qu’il a fait à Fabien. Je sais me défendre.

Et je m’éloignai.

 

2

J’étais arrivé la veille dans cette pension. Je venais d’être licencié et, dans ma Lorraine natale, on n’embauchait plus. Les restructurations décidées avaient mis les gens à la rue. Et qui avait envie de voir traîner dans le coin un ancien soldat doublé d’un ancien vigile devenu enquêteur et homme à tout faire – surtout pour les basses œuvres – des patrons locaux ? Alors j’avais fait ma valise et pris ma voiture, direction le sud. Avec l’idée vague qu’il y aurait peut-être du boulot pour moi, du côté des milliardaires russes. Le désespoir vous fait vous raccrocher à des idées un peu folles des fois.

Il y eut des embouteillages avant Lyon qui me firent décrocher de l’autoroute. Je pris la nationale et cherchai un bled où crécher la nuit, peut être quelques jours. J’arrivai dans une petite ville de banlieue, assez déserte et m’arrêtai devant un bistro. Quand je rentrai, il y régnait une odeur rance de bière éventée : ça me rappela mon paternel et les corons.

Je pris une entrecôte que j’arrosai d’un pichet de bourgogne un peu fade. Au dessert, je demandai au gros rougeaud qui servait de patron où il serait possible de trouver une chambre pas chère.

– Monsieur n’est pas riche, hein ? Vous n’avez qu’à aller chez Dina. Elle loue des chambres pour les gens de passage.

Je lui demandai l’adresse.

– Vous ne voulez pas un café tout de même ?

Je secouai la tête, payai rapidement et m’éclipsai. Je fus devant la porte de la pension cinq minutes plus tard et sonnai. Dina m’accueillit avec un grand sourire d’enfant triste, un truc qui marche bien chez les femmes. Il lui restait des chambres oui. Elle me demanda combien de temps je restai.

– Au moins la nuit, répondis-je.

Elle se passa la main dans ses cheveux et se retourna pour prendre une clef. Elle m’invita à la suivre. Dans l’escalier, je remarquai sa démarche chaloupée et de belles fesses pleines qu’elle cachait sous un chandail trop grand qui lui descendait à mi-cuisses. Son air maussade n’était par contre pas très engageant. Elle me montra la chambre et me laissa m’installer.

Au bout de quelques minutes, on vint frapper à ma porte. J’ouvris et vis un individu replet, souriant jusqu’aux oreilles. Il me tendit la main.

– Fabien Valentin, je suis votre voisin d’en face.

Je la lui serrai.

– Je suis ravi d’avoir un voisin.

– Moi aussi.

Il repartit vers sa chambre et referma la porte bruyamment. Je ne savais pas que cet hurluberlu allait changer mon existence.

 

 

3

Je retrouvai Nicolussi en train de boire un café. Dès qu’il me vit entrer, il blêmit. Le patron vint vers moi, je lui demandai un demi. Je m’installai à côté de lui.

– Ça va ? Faut pas faire une tête comme ça mon vieux. Pensez à votre cœur.

– Vous savez tout, hein ?

Je hochai la tête.

– J’ai les valises aussi. La mienne que Dina devait faire disparaître et celle de Valentin. Triste ce qui lui est arrivé.

Je bus de ma bière. Elle avait un goût frelaté, comme tout dans cette ville à mon sens.

– Triste ce que tu lui as fait.

Il ne dit rien.

– Allez viens : on sort.

Il me suivit. Nous marchâmes dans la rue de conserve. Je l’entraînai derrière l’église et lui envoyai une droite dans l’estomac.

– Ça c’est pour ce que tu as trafiqué dans ma voiture.

Il soupira. Eh oui, ma voiture avait été, disons, préparé dans la nuit. Plus de freins.

– Du travail d’amateur.

Il haussa les épaules.

– Vous pouvez aller voir la police. De toute façon, j’ai tout fait pour elle.

Je ris et le frappai encore.

– Vous n’êtes pas de la police.

– Exact, dis-je en sortant mon flingue auquel j’avais mis un silencieux. Je tirai une fois à la base du crâne, puis une autre dans le dos. Puis je sortis, j’étais tranquille de ce côté-là.

 

4

Le soir de mon arrivée, Valentin était venu taper à ma porte une fois de plus. Il était plus nerveux, sentait un déodorant sucré qui détonnait avec son apparence de commercial tiré à quatre épingles : il portait le même costume qu’en début d’après-midi. Je le fis entrer, prisonnier de ma politesse envers les vieux messieurs mais désireux d’en finir vite.

– Je vous ai observé tout à l’heure au dîner. Vous n’êtes pas flic mais vous leur ressemblez.

Je le plaquai contre le mur sans ménagements.

– Qu’est-ce que vous me voulez ?

Je le tenais à la gorge, prêt à serrer s’il le fallait. J’avais appris ça avec des flics justement.

– Vous engager, répondit-il dans un souffle.

Je le relâchai. Il me raconta qu’il voyageait avec des diamants, en provenance d’Anvers. Il avait dû s’arrêter ici parce que malade d’une grippe. Il devait maintenant reprendre sa route vers l’Espagne où il devait livrer sa précieuse cargaison à une joaillerie de Madrid.

– De plus, je me méfie de notre logeuse, ajouta-t-il. Elle s’est occupée de moi quand j’étais alité mais je la suspecte d’avoir découvert ce que je transportais.

Je haussai les sourcils.

– Dina ? Elle est inoffensive.

Il secoua la tête.

– Il faut toujours se méfier de ce genre de femmes, croyez en mon expérience. Et il y a ce type qui vient tout le temps la voir, Nicolussi. Il s’est entiché d’elle et semble prêt à tout pour la séduire. Je les ai vus.

Je réfléchis. Le vieux me paraissait fantasque mais après tout j’avais bien besoin de boulot. Et de distraction. J’acceptai donc, à sa plus grande joie.

Le lendemain, on le retrouva mort. Pour moi, on l’avait empoisonné.

 

5

Quand elle me reconnut, elle voulut refermer la porte aussi sec mais je mis mon pied et la forçai à ouvrir. Elle recula. Elle portait toujours son chandail.

– Que voulez-vous ?

– Nicolussi est mort.

Elle ne réagit pas.

– Ce que ça peut vous émouvoir !

– Ça ne servirait à rien de mentir, vous ne croyez pas ?

Je refermai derrière moi et marchait un peu dans le salon.

– Pourquoi vous avez fait cela ?

– Parce que Valentin m’avait engagé. Je suis du genre à tenir parole ma petite. Et puis vous avez cherché à me tuer je vous rappelle.

Elle eut à nouveau ce petit air boudeur qui avait dû faire craquer Nicolussi.

– Et maintenant vous avez les diamants, n’est-ce pas ? Vous allez les garder pour vous, hein ?

– C’est mon affaire.

Elle m’approcha, en me regardant les épaules. Je dois dire qu’elle se dandinait bien. Elle commença à me caresser les épaules, puis déposa un baiser humide sur mes lèvres. Les siennes étaient froides.

– Et si vous m’emmeniez avec vous ?

Je ris, avant de lui faire l’amour sur le sol. Cela ne m’empêcha pas de la tuer ensuite car il m’était impossible de faire confiance à une femme pareille.

 

6

            – Voilà, vous savez tout. Bien mal acquis ne profite jamais disait ma grand-mère.

Miller se leva de sa chaise. Il alluma une cigarette dont la première bouffée lui parut aussi douce qu’un baiser de femme. Et il vaut mieux oublier ce type de baiser.

– Une femme de qualité. Tout ça pour ça ! Et dire qu’on vous a choppé lors d’un contrôle routier sur le périph’…

– La déveine…

– Pourquoi n’avoir pas tenté quelque chose ? Un mec comme vous ne se laisse jamais arrêter aussi facilement.

Le tueur haussa les épaules.

– Je me serai fait descendre et puis… C’est con mais je m’en veux pour Dina. Une vraie salope mais je m’en veux vraiment.

Puis il ajouta, après un silence qui permit à Miller de savourer sa cigarette :

– Vu la situation, j’aurais pu faire comme elle, voler les diamants je veux dire. J’aurais pu lui en laisser une partie…

Miller se leva, tapa à la porte pour faire signe que l’interrogatoire était terminé. Puis il sortit, l’air ailleurs, sans un regard pour le tueur qui, lui, avait fermé les yeux, peut-être pour se remémorer les baisers de la belle Dina. Sifflotant Heartbreak hotel d’Elvis Presley, le policier envoya un sms à son chef : Affaire Valentin classé. Il sortit du commissariat et se dirigea d’un pas lourd vers le bar d’à côté.

Sylvain Bonnet

Février 2012

 

About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire, auteur de nouvelles et collaborateur de Boojum et ActuSF.