Decision to leave

Insomnia

Un fonctionnaire des services de l’immigration décède durant sa séance d’escalade. Le capitaine Hae-Joon se charge de l’enquête afin de déterminer les circonstances exactes de sa mort. Très vite, il suspecte sa jeune épouse, Sore…et noue avec elle en même temps une relation singulière.

Il devient désormais difficile de cerner l’identité artistique de Park Chan-Wook, chouchou des festivals et de la critique, tant le réalisateur, célèbre pour sa trilogie de la vengeance, a effectué un virage radical après son expérience hollywoodienne. Après s’être essayé à des effusions violentes et ostentatoires toute scorsesienne, plan-séquence racoleur à l’appui (Old Boy), le cinéaste coréen se tourne désormais vers une transposition de certains classiques du septième art (Mademoiselle reposant sa structure essentiellement sur le Rashomon de Kurosawa et ce Decision to leave s’inspire grandement du Vertigo d’Alfred Hitchcock).

Faut-il alors retenir alors une aisance graphique séduisante, une volonté évidente de bien faire, le caractère sanguin et sanguinolent de son univers ou plutôt son incapacité à proposer quelque chose de véritablement pertinent derrière son dispositif tapageur ? Avec Mademoiselle, Park Chan-Wook se contentait simplement de surligner le procédé génial de Kurosawa plutôt que d’imprégner sa mise en scène de l’esprit du maître nippon. Il est certes plus aisé d’imiter que de parvenir à s’approprier parfaitement la technique des maîtres d’antan comme le font Clint Eastwood, Jeff Nichols ou Todd Haynes. Park Chan-Wook endossa donc, le temps de Mademoiselle, le costume de l’imposteur. Et il adopte de nouveau une attitude toute aussi complaisante avec Decision to leave.

Pourtant, certains éléments laissaient entrevoir cette fois une réelle maturation de l’art du sud-coréen. A commencer par un choix de casting judicieux et surtout une caractérisation efficace des personnages, personnages bercés par la mélodie d’une chanson populaire. En outre, il réfute cette fois à recourir à des explosions d’une extrême violence, s’attachant plutôt au résultat des accès meurtriers des uns et des autres et à leurs conséquences. Enfin, la mise en scène bénéficie des fulgurances de son auteur, fulgurances censées étaler tout son talent, tout son savoir-faire.

Un savoir-faire très relatif cependant, tant Park Chan-Wook dissimule ses lacunes évidentes derrière un paravent esthétique tape à l’œil. Lorgnant aussi bien du côté de chez Hitchcock (Vertigo donc mais également Fenêtre sur cour) que chez Coppola (Conversations secrètes), le réalisateur s’échine à perdre le public dans un faux dédale sentimental et dans un jeu de pistes dès le départ truqué pour mieux lui redonner les clés à la moindre occasion. Si Park Chan-Wook a bel et bien retenu les leçons maniéristes du maître anglais, il a en revanche oublié au passage les vertus du classicisme prônées également par Hitchcock. En effet, le metteur en scène écarte toute suggestion, tout emploi de la litote au profit d’une illustration ostentatoire, très en vogue et qui d’une certaine manière détruit à petit feu le cinéma d’auteur (bien plus que les blockbusters).

Si certaines situations sont amorcées de manière judicieuse, le sud-coréen détruit à chaque fois toutes les bonnes intentions de départ, persuadé que le public ne comprendra pas son stratagème ou peut être désireux d’amplifier à tort l’intensité de ses révélations. Ainsi, les larmes feintes par Sore ou l’aveu de ses sentiments sont autant de moments qui personnifient le manque de subtilité du metteur en scène. Pire encore, il échoue à disséminer les pièces de son puzzle en désarticulant sa narration. Son choix de lier chaque scène les unes aux autres par des transitions sommaires accentue la nature grandiloquente de l’œuvre tout en desservant la cohérence de l’ensemble.

Seuls les acteurs surnagent dans cette organisation chaotique tandis que l’on s’attache petit à petit à Hae-Joon, seul héritier du legs d’Alfred Hitchcock. Policier atypique, charismatique, en proie à l’obsession, le protagoniste surprend par son humanisme et rappelle évidemment Al Pacino/Will Dormer dans Insomnia de Christopher Nolan.

Certes Decision to leave peut facilement séduire par sa démarche putassière et sa construction pseudo labyrinthique, sa façade propre sur elle, clinquante. Mais si l’on observe le produit avec le recul nécessaire, on constate un cruel manque de personnalité et on finit par déceler une fraude gigantesque, malheureusement trop courante ces derniers temps dans le monde cinématographique. Car le mirage élaboré par Park-Chan Wook se dissipe sitôt le parfum de l’escroquerie évaporé…

Film sud-coréen de Park-Chan Wook avec Tang Wei, Park Haei-Il, Go Kyung-po. Durée 2h18. Sortie le 29 juin 2022

About François Verstraete

François VERSTRAETE, cinéphile et grand amateur de pop culture