Je hais les enfants !


 

1

Je hais les enfants qui aiment les gâteaux !

– Mamie, tu pourrais m’emmener au cinéma ?

Rien qu’entendre la voix haut perchée de Guillaume me donnait des aigreurs d’estomac, ce qui suffisait à rendre le moment insupportable. Mais voilà : ma fille m’oblige régulièrement à le prendre avec moi certains après-midi où elle doit s’absenter. Et je n’arrive pas à lui dire non, à lui dire : « ma chérie, désolé, je ne supporte pas les enfants, désolé de te le dire mais je n’y arriverai pas. Ce n’est même  pas sa faute. » Voilà ce serait plus simple mais je n’y arrive pas.

Il me regardait avec un grand sourire, avec cet air innocent qu’ont les gosses de son âge et qui horripile tant. Oh je le bafferai !

– Qu’est-ce que tu veux voir, Guillaume ?

Il sourit, ce petit niais et porta le doigt à sa bouche. Il paraît qu’il me ressemble, ce qui a le don de me faire sourire, au mieux. Et qui me donne envie de pleurer parfois.

– Shrek ? Dit-il enfin.

Je levais les yeux au ciel. Supporter ce genre de films relève à chaque fois de l’exploit. Et voilà il fallait que je lui réponde, il attendait une réponse ce petit cloporte. Mon Dieu mais pourquoi suis-je devenue grand-mère ??? La faute de ma fille !

 

 

2

Ma fille justement. Curieusement, je n’ai pas eu de problèmes avec elle quand elle était enfant. La grossesse s’était bien passée, par contre l’accouchement… Neuf heures de travail tout de même ! Mais comme disait mon père, ce n’était qu’un mauvais moment à passer. Son enfance se déroula normalement et Myriam ne me mit que rarement hors de moi. Je devais être plus jeune, avoir plus de patience.

Par contre, une amie me fit remarquer un jour que je n’avais pas de problèmes à la confier à d’autres alors qu’elle se sentait amputée d’une partie d’elle à chaque séparation avec ses enfants… Quand j’y repense aujourd’hui, j’y vois peut-être une des racines de mon mal.

Quand je la mettais à l’école avec les autres enfants, je n’avais pas plus d’état d’âmes. Par contre, je ne goûtais guère les piaillements des mômes dans la cour. Ils m’en donnèrent des migraines parfois. Avais-je été aussi bête petite ? Je ne me le rappelais pas mais l’honnêteté me pousse à dire que oui, certainement. Comme je fus déçue lorsque je vis Myriam crier avec eux un jour que je me retournais vers la cour de récréation en repartant !

Ma fille grandit. Alla au collège et au lycée. Elle supporta mon divorce avec son père, avec qui je ne mis aucune distance. Je fus même d’accord pour qu’il passe la voir hors de ses temps de garde, même si ce fut un bon salaud avec moi devant le juge. Les hommes…

Après ma fille, je n’eus pas d’autres enfants mais bien des amants pourtant. Un jour, l’un d’eux me dit :

– Ce qui est bien avec toi est que tu ne nous demandes rien. Ni de t’épouser, ni de te faire un gosse.

– Oh les enfants, j’ai donné ! Pas de souci avec moi.

– Tu es la femme parfaite !

J’ai oublié son nom à celui-là. Philippe quelque chose, un flic je crois… En fait je suis bien toute seule, chez moi. Personne pour m’emmerder ou me réclamer quoique ce soit. Quand Myriam partit à la fac en province, je me sentis soulagée, enfin seule… Une espèce de honte m’envahit aussitôt sur le thème « quelle sorte de mère indigne suis-je ? Mais après tout ne l’avais-je pas élevée, logée, nourrie, réconfortée quand elle était malade, éduquée ? Je me retrouvai seule et j’estimais que c’était ma récompense. Et pendant quelques années, je fus heureuse.

Mais voilà, Myriam tomba enceinte.

 

 

3

Quand nous sortîmes de Shrek, Guillaume bondissait partout. Je n’arrêtais pas à lui dire de faire attention, de rester sur le trottoir, de regarder où il marchait et les gens… Mais il ne m’écoutait pas, comme il n’écoutait pas sa mère d’ailleurs. Quand je lui en avais parlé, Myriam m’avait dit :

– Tu sais, il faut qu’il puisse s’exprimer, ce n’est plus comme avant avec les enfants. Je ne l’élèverai pas comme tu m’as élevé…

– Parce que je t’ai mal élevée ? C’est ce que tu penses.

Elle prit le temps de la réflexion avant de me dire finalement :

– Non. Les temps ont changé, c’est tout.

Les temps ont tellement changé que les enfants n’écoutent plus les adultes, font ce qu’ils veulent et que tout le monde les bénit. Et Guillaume faisait l’idiot… il voulait aller sur le bitume avec ces voitures qui foncent… Une vilaine image s’incrusta dans mon esprit. Mais pourquoi ma fille veut toujours que je le garde ? Je la soupçonne pendant ce temps de voir des hommes, cette petite garce !

Guillaume tira sur la manche de mon manteau.

– Mamie tu veux me faire un gâteau ?

Je souris car je savais très bien qu’il allait demander ça. Et j’avais du coup concocté un plan qui peut-être allait me redonner ma tranquillité…

 

 

4

Quand vous devenez grand-mère, on vous dit toujours que vous allez avoir le meilleur rôle, que vous n’aurez que des avantages à vous occuper de vos petits-enfants durant des périodes relativement courtes, que ce sont les parents qui vont avoir le pire à gérer. Mais tout ça, ce sont des calembredaines, comme disait mon père. Déjà, pourquoi on ne nous demande jamais notre avis ? J’avais déjà été mère et j’avais fait mon devoir ! Croyez-moi,  je n’ai jamais eu la moindre envie d’être grand-mère. En outre, je n’ai plus de patience pour les enfants : quand je vois, chaque matin, les smalas d’enfants des arabes du 7e étage arriver -et ça crie, ça bouge partout-, j’ai le tournis. Alors être grand-mère, moi à soixante piges ? Non, je n’en avais pas envie du tout.

Une fois qu’il eut atteint dépassé les cinq ans, elle insista pour me le laisser plus souvent. Et je me laissai faire. Il bougeait trop cet enfant, partout. Le bilan fut lourd : il renversa un vase, brisa des plats en porcelaine. Alors, au bout de quelques gardes, j’eus l’idée de faire un gâteau. Mon raisonnement était simple : avec le ventre bien rempli, il dort ou du moins, il est plus calme et comme ça je retrouve la paix. Alors je lui fis une tarte aux pommes, quelque chose de bien bourratif. Satisfaite, je lui servis une grosse part qu’il mangea. Il en redemanda aussitôt, le sacripant ! Et finit par tout manger ! comble de malchance : non seulement il ne dormit pas, fut infernal malgré la digestion mais en plus Myriam m’appela le soir pour me dire :

– Maman, il a adoré ton gâteau : il me faut ta recette !

Inquiète devant ce déferlement de joie, je répondis :

– Je te la donnerai, ma chérie.

– Et tu lui feras un gâteau chaque mercredi ? Tu sais qu’il veut déjà revenir chez toi !

J’avais des larmes de rage qui coulaient le long de mes joues.

– Myriam, je…

– Maman, s’il te plaît… Tu sais, c’est pas facile pour nous… Et avec son père…

Je raccrochai furieuse. J’étais l’esclave des fourneaux, toujours à faire des gâteaux… Petit cloporte je te hais !

 

 

5

J’aurai pu le tuer bien sûr. Mais ça aurait rendu malheureuse ma fille, qui du coup serait revenue vers moi. De plus, je sais que je manque de sang-froid et que je laisserai des indices dans ma précipitation : je ne serai pas une bonne meurtrière. Mais comment faire pour m’en débarrasser ? Comment récupérer ma sérénité, retourner à ma solitude ?

Je finis par faire appel à ma subtilité féminine. S’il demande aussi souvent à venir chez moi, c’est parce qu’il aime mes gâteaux. Il faut donc qu’il les ne les aime plus. Voire que ça le rende malade.

Je préparai un clafoutis mais fit exprès d’enlever des ingrédients, d’en ajouter d’autres pour qu’il soit proprement immangeable. Quand je le mis au frigo avant d’aller rejoindre mon morveux de petit fils, je savais que je tenais le bon bout.

– Mamie, on va manger le gâteau ?

Je lui pris la main et lui dit avec mon plus beau sourire.

– Bien sûr mon petit Guillaume. Il t’attend.

 

 

6

Il fit la moue quand je le servis.

– C’est quoi ?

Je souriais.

– Du clafoutis, mon chéri.

Il grimaça.

– Je connais pas ! je veux pas !

Je grinçai des dents.

– Et bien tu vas découvrir mon chéri. Allez manger !

Il prit sa cuillère mais la laissa retomber dans son assiette.

– Mange.

Il m’obéit pour le coup, une des rares fois où ça arriva. Et, après avoir dévoré la première part, m’en redemanda. Je fus décontenancé mais le resservit. Après tout, vu comment je l’avais conçu, il serait obligatoirement malade. Et du coup, il ne reviendrait pas de sitôt. Mais il me fit douter, avec son appétit d’ogre. Je découpais un petit morceau pour goûter. Je me mordis les lèvres pour ne pas grimacer mais c’était proprement infect. Satisfaite intérieurement, je le vis repartir le soir avec sa mère, sûre d’avoir réussi. J’espérais retrouver rapidement ma tranquillité…

 

7

C’est moi qui fus malade comme un chien. À un point que je dus appeler le médecin de garde qui me fit transporter aux urgences devant mes vomissements. Là, ils me firent un lavement. Je passai deux nuits dans le cirage. Sans que je le sache, ma fille fut prévenue et vint me voir aussitôt.

Et elle tint à venir avec Guillaume.

– Maman, fit-elle en me prenant la main, tu as l’air vraiment fatiguée…

Ma fille était émue. Et quelque part moi aussi. Je l’aimais bien au fond. Ce n’était pas elle mon problème. Guillaume monta sur le lit, malgré ce que lui dit sa mère. Il s’agrippa à mon cou et j’en eus envie de vomir à nouveau. Heureusement, Myriam le prit dans ses bras.

– Mamie est malade, je t’ai dit de faire attention.

Il bouda et tourna la tête.

– Tu vas sortit quand ?

– Bientôt, ne t’en fais pas. Ce n’est pas grave ce que j’ai eu.

Intoxication alimentaire, avait dit le médecin qui m’avait recommandé la plus grande prudence avec les produits du marché.

Guillaume retourna la tête vers moi, toujours dégoulinant de tendresse.

– Tu sais qu’il a adoré ton clafoutis ? Il m’en a parlé toute la soirée. Il faudra que tu lui refasses tu sais…

Et lui souriait, satisfait. Je compris alors qu’il gagnerait toujours contre moi. Je ne sais pas comment je me suis retenue de crier ma haine à ce moment-là.

 

Sylvain Bonnet

 

2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire, auteur de nouvelles et collaborateur de Boojum et ActuSF.