La fille dont vous n’avez pas besoin

Souriez, Il est 22 heures. Vous avez passé votre journée à coacher des jeunes cons qui désirent redéployer leur force de travail dans l’entreprise qui les emploie, comme on dit dans le langage de notre temps. Mais, là, vous êtes seul, chez vous. Coup de sonnette. De l’autre côté de la porte, surgie du passé, Héloïse, une ex qui n’a rien à voir avec la chanson romantique de ce ringard de Barry Ryan, alternant slow langoureux et jerk furibard, occasion rêvée pour les timides, au début des années 70, d’amorcer des tentatives d’approche…

Non, cette Héloïse, malgré tout son charme naturel, c’est une médaillée olympique de la complication. C’est en tout cas ce qu’Alexis, mon cousin coach, se dit en la découvrant sur le pas de sa porte. Il n’a pas tort.

 

 

Héloïse a une histoire. Des hauts et des bas comme d’autres. Des boulots, des licenciements, l’argent qui va et vient. Les amours qui ont perdu depuis longtemps les illusions du romantisme de la jeunesse. Alexis écoute patiemment. Il la regarde, cherche sur le visage de la trentenaire un peu rondelette les traces de la jeune adolescente qu’il a aimé autrefois. Alexis est habitué aux arnaques, aux explications alambiquées qui servent de prélude à des demandes de fric. Sent-il venir ce qu’elle va dire ? Une chose n’a pas changé chez Héloïse : ses yeux bleus. Comme dix-sept ans avant, il s’y perd. Aussi, quand elle lui demande de l’aider, il hoche la tête. C’est à ce  moment là que j’interviens. Je suis sorti de la douche depuis un bail et j’ai tout entendu du couloir. Alexis en a même oublié que je suis, moi son cousin, venu pour le weekend, histoire d’oublier une vie de policier qui me tape sur le système. La tête humide, je pénètre dans la pièce. Héloïse lève vers moi des yeux courroucés.

– Arrête ton baratin, que je lui lance, t’es venu lui soutirer du fric en prétextant le souvenir d’une partie de jambes en l’air qu’on appelait nuit d’amour lors de nos seize ans. Héloïse (elle braque ses yeux en colère contre moi), t’as pas changé.

Elle regarde le sol puis murmure :

– Tu n’es qu’un connard, Miller.

Alexis se lève.

– Ce n’est pas ton histoire, Miller.

Je souris.

– Cousin, moi aussi j’ai couché avec elle cette année-là. Pas vrai Héloïse ? Mais avec moi pas besoin de baratin. On y est allé direct après les cours, dans ta chambre chez ta mère. Tu t’en rappelles ?

– Tu n’es qu’un salaud, lâche-t-elle.

Je ricane. Elle a pris un peu de poids mais il lui reste quelque chose. Le pétillant dans le regard par exemple. D’autres appelleraient ça avoir le cul dans l’œil. Je m’assois à côté d’eux.

– Tu m’avais dit de venir ce soir, dit-elle à Alexis. Je peux repasser.

– Ah je comprends mieux pourquoi tu étais gêné lorsque je suis arrivé tout à l’heure !

Alexis ronge son frein. Un beau gars pourtant avec sa silhouette entretenue grâce à sa fréquentation des salles de sport et sont teint hâlé attrapé aux séances d’UV. Le cousin commence à me fixer méchamment. A-t-il envie qu’on s’explique, comme lorsque nous étions mômes dans la maison de campagne de mon père ? Enveloppé dans mon peignoir, je dis :

– Allez, raconte ton histoire ma belle. Je suis en week-end mais j’adore les demoiselles en détresse. Accouche !

 

 

Deux heures plus tard, je suis en voiture, avec mon cousin et son amour de jeunesse. Elle nous a raconté ses malheurs. Un type qu’elle a rencontré il y a deux mois, un ancien informaticien revenu à Lyon après n’avoir pas trouvé de boulot sur Paris. Elle s’est mise à la colle avec lui, comme aurait dit mon père. Sauf que le gars a tendance à avoir la main leste. Il l’a frappé plusieurs fois. Héloïse a tenté de le quitter mais il l’en empêche. L’autre après-midi, elle craquait dans le métro lorsqu’elle a croisé Alexis. Il l’a vu,  ils se sont parlé. Le reste appartient à la petite histoire.

On se gare. Le type est dans un bar, en train de prendre sa dose journalière, celle qui lui permet de tenir dans la morosité de son quotidien. Elle nous le désigne. Puis se tourne vers moi :

– Ne te sens pas obligé de m’aider Miller.

– Parce que tu crois que je le fais pour toi ? Dis-je en ouvrant la portière.

Mon cousin m’imite. S’il lui arrivait quelque chose, je m’en remettrais. Mais c’est le fils du frère de ma mère, Dieu ait son âme, s’il existe. Avec l’âge, je deviens sentimental, à croire que j’aurais besoin de vacances plus longues pour contrecarrer cette sale tendance. Donc, me voici sur le bitume lyonnais, à respirer un air encore chaud. Je déteste Lyon l’été. On rentre dans le bistro, le mec d’Héloïse est accoudé au bar, devant un demi encore frais. Encore jeune, plutôt mince, il ne me paraît pas difficile à manier si problème. Je pose ma main sur la poitrine d’Alexis pour lui faire comprendre de ne pas s’en mêler.

Avec un sourire, je m’assieds à côté de Franck. Qui se tourne vers moi tandis que je l’enlace.

– Je suis un ami d’Héloïse, dis-je comme dans un murmure.

Il va pour se lever mais je le maintiens sur son siège. Le barman se tourne. Dans son regard, un message : pas d’histoires.

-Tu te lèves, on sort et on va s’expliquer. Et pas un mot jusque là.

De grands yeux noirs injectés de sang me font oui. Franck sent la bière, lorsqu’il se lève sa démarche est hésitante. Je  le précède, Alexis ouvre la marche. Nous quittons le bistro au grand soulagement du tenancier.

Dehors, l’air est toujours chaud, j’aurais besoin d’un verre d’eau fraîche. Nous tournons vers la droite vers une rue à peine éclairée.

– Je ne sais pas ce qu’elle vous a raconté cette salope mais…

Alexis ne le laisse pas finir sa phrase et le plaque contre le mur. Il va pour lui coller une droite mais je l’en empêche. Je suis étonné : pourquoi s’emporter autant au nom d’un souvenir ? Héloïse n’est qu’une fille comme les autres. Mon cousin en a eu des femmes. Pourquoi faut-il qu’à l’approche de la quarantaine nous devenions plus sentimentaux que des ados ? Je le pousse un peu et me colle devant Franck qui a envie de se dégager. Je le calme avec un coup dans l’estomac.

– Les termes du marché sont clairs. Tu laisses cette fille, tu te barres et tu ne la revoies plus jamais. Tu comprends ou je dois parler dans une autre langue ?

Franck reste mutique. Puis baisse la tête. Je le lâche, reste devant lui tandis que mon cousin attend, jetant des regards vers la passagère de ma voiture.

– Elle vous a dit pour la came ?

J’attends avant de répondre. La nouvelle information me confirme qu’Héloïse n’est pas claire. Je dis à Franck de continuer.

– J’en ai planqué chez elle. C’est une de mes mules, tu as compris ?

Je souris et lui montre ma carte de flic.

– J’ai tout compris mon pote.

Là il pâlit.

– Tu as de la chance, je suis en congés. Raconte-moi tout.

Une fois lancé, le Franck ne s’arrête plus. J’en apprends plus que ce dont j’ai besoin.

-C’est bon ? Demande-t-il quand il a fini.

Je souris.

– Allez ! file ! Dis-je en m’écartant.

 

 

Je monte chez Héloïse qui me précède. Elle était sur le point de me sauter au cou lorsque je lui ai dit que j’étais au courant pour la drogue. Elle n’a rien dit depuis. Elle habite un vieil immeuble sans ascenseur, avec un escalier en colimaçon. Je mate son cul, deux belles fesses qui s’agitent un peu devant moi. Une belle garce finalement.

Troisième étage : son appartement est à gauche. Dès qu’elle ouvre, je la bouscule et pénètre à l’intérieur. Je lui demande rien, je fouille le salon puis la chambre. Je découvre des sachets de coke sous le matelas, derrière les toilettes. Dans un placard aussi, derrière le plaqué. Héloïse est dans la cuisine. Lorsque je la revois, elle a un café à la main. L’emmerdeuse est aussi la reine du self control.

– Il y en a encore ?

Elle me dit que oui, sous le chauffe eau. Je lui demande d’aller me le chercher et elle s’exécute, remuant encore du popotin sous mon nez. Puis j’emmène les sachets dans les toilettes pour y vider le contenu avant de tirer la chasse.

– Je ne savais pas que tu étais flic, Miller.

– On ne s’était pas vus depuis un bout de temps et puis tu me connais : je suis pas du genre à donner de mes nouvelles. Et ça tombe bien, je ne pense pas que je t’ai manqué.

Elle hoche la tête, habituée à ce genre de comportement. Je me lave les mains et lui dit de laisser mon cousin tranquille. Mais elle ne m’écoute pas, elle est partie dans la chambre pour se coucher. Je m’en vais sans dire au revoir. En bas, Alexis m’attend, plutôt morose.

– À ta place, je tiendrais mes distances. Cette fille est un nid à problèmes.

– Miller…

Je démarre.

Ce qui s’est passé cette nuit-là ne l’empêchera pas de la revoir. Alexis bloquait sur l’image de la jeune fille avec qui il avait couché il y a dix sept ans. Ils auront même une petite fille ensemble. Pour autant Héloïse le quittera à nouveau, instable par nature, ou par hérédité ou simplement par habitude, c’est selon. Je n’ai jamais compris ce que mon cousin trouvait à cette fille. Aurait-il compris ce que je trouvais à ma princesse arabe ?

Mais comme disait Barry Ryan dans une autre de ses chansons, Love is love. Et moi je me ressers un verre de mon vieil ami Jack Daniel’s.

 

Sylvain Bonnet

 

Juin 2014/juillet 2022

 

 

About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire, auteur de nouvelles et collaborateur de Boojum et ActuSF.