La nuit du 12

Sur la piste

Nuit du 12 octobre 2016. Clara est sauvagement assassinée après avoir passé la soirée chez sa meilleure amie. On retrouve son corps carbonisé le lendemain. L’enquête échoue entre les mains de la police judiciaire, sous la supervision de Yohan, fraîchement promu capitaine. Les interrogatoires se succèdent, les faits sont étudiés minutieusement mais l’investigation s’enlise. Au point de hanter Yohan définitivement…

Un cycliste s’élance sur la piste d’un vélodrome la nuit. Encore et encore. La même fièvre, la même frénésie, la même obsession l’habite, l’anime tandis qu’il répète inlassablement le même circuit, incapable de briser le cercle de la routine ou plutôt impuissant…Un cercle des souffrances qui se superpose à celui des tâches quotidiennes, d’un travail harassant qui vire à l’obsession après la découverte d’un cadavre qui aurai pu n’être qu’une victime de plus. Le but pour ce cycliste, briser ce cercle qui rappelle celui qui emprisonnait Stefen Dorff dans le Somewhere de Sofia Coppola.

Pour son sixième long-métrage, Dominik Moll choisit de porter à l’écran, l’ouvrage de Pauline Guéna, 18.3, une année à la PJ, ouvrage qui relatait l’immersion de l’autrice au sein de la police judiciaire de Versailles. Le cinéaste belge préfère se concentrer sur une seule des nombreuses histoires qui émaillent le récit, une histoire à la fois poignante et sordide, une histoire de croquemitaine malheureusement bien réel, qui s’ajoute aux trop nombreuses affaires non-classées, irrésolues.

Contrairement au traitement choc d’un Olivier Marshal, Dominik Moll adopte une approche toute naturaliste pour retranscrire l’ambiance si particulière qui règne au sein d’une brigade de la police judiciaire. Loin des a priori réducteurs, entre clichés vérifiés et portraits d’hommes au bord de la crise de nerf, le réalisateur peint avec justesse le combat d’une administration frappée par l’entropie générale, par le manque de moyens et de reconnaissance, situation ubuesque vécue par ceux censés faire respecter l’ordre et combattre le crime. Un combat mené à coup de rapports et de procès-verbaux comme le souligne Marceau au détour d’une conversation, un combat de Don Quichotte contre des moulins à vent. Sclérosé dans un environnement professionnel en proie à la déliquescence (la scène criante de vérité autour de l’imprimante qui ne fonctionne pas relève sans doute du vécu), chaque membre de l’unité doit accomplir son devoir tout en ignorant leurs failles, leurs préjugés, leurs blessures internes. Dans cette démarche, Dominik Moll fait mouche tandis que chaque protagoniste de Yohan à Marceau nous touche ou nous exaspère, aussi bien par leur humanité que par leur désespoir. On notera l’interprétation toute en nuances de Bastien Bouillon et surtout de Bouli Lanners.

Le décor planté et les acteurs présentés, Dominik Moll peut alors plonger le public en enfer via un meurtre infâme qui contraste avec un départ à la retraite fêté dignement quelques secondes auparavant. Ici, point de mentalisme, de preuves mises en  lumière par des technologies de pointe ou d’une quelconque aptitude à la déduction pour faire éclater la vérité. Juste quelques dialogues, fort bien troussés, des interrogatoires menés à bâton rompus, à la limite du surréalisme tant le comportement désinvolte des suspects irrite aussi bien les enquêteurs que les spectateurs. Ici, Dominik Poll touche du doigt le réel avec ces situations incongrues, parfois comiques, souvent désarmantes, qui blessent aussi bien par leur cruauté que par leur bêtise. Avec une seule finalité, l’échec, des hommes de bonne volonté qui piétinent et se résignent…jusqu’à la réouverture de plaies encore béantes.

Et puis il y a la victime. Celle que l’on juge, plus encore que les suspects. Kurosawa dans Rashomôn n’omettait jamais qu’une femme avait été violé au-delà de son dispositif narratif et s’épanchait déjà sur le sort qui leur était réservé dans un monde où seule la figurine masculine compte. Domink Moll ne cesse de le rappeler avec un discours féministe tantôt maladroit par son illustration, tantôt juste dans son abord sous-jacent. Fausse ingénue, Clara subit même après la mort le courroux de quelques êtres méprisables ou arriérés, prêts à justifier l’ignominie au nom de quelques vertus inexistantes. Une victime exécutée par un bourreau au visage protéiforme, bourreau qui véhicule quelque part toutes les projections sociétales patriarcales qui rabaissent encore et toujours l’image de la femme. Se dresse alors le dernier homme pourvu encore de quelques valeurs, de quelques traits de caractère nécessaires pour poursuivre la lutte, à commencer par l’abnégation et l’opiniâtreté.

Sans atteindre les cimes du Zodiac de David Fincher ou de Memories of Murder de Bong-Joon Ho, La nuit du 12 emploie en revanche avec succès les mêmes codes que ses illustres homologues, conjuguant les différents arrière-plans pour mieux servir le propos de son auteur, finalement plus intéressé par les racines du mal que par son incarnation provisoire. Jamais avare en mots dévastateurs, le metteur en scène égratigne tout le monde, fait table rase, ravive les blessures pour insuffler un peu d’espoir dans cet univers grisonnant, le nôtre.

 

Film français de Dominik Moll avec Bastien Bouillon, Bouli Lanners, Anouk Grinberg. Durée 1h54. Sortie le 13 juillet 2022

About François Verstraete

François VERSTRAETE, cinéphile et grand amateur de pop culture