Rêve d’enfant

 

Jules n’avait qu’une envie : être un vampire.

 

 

Il l’avait écrit dans un devoir que leur institutrice avait donné à faire à l’occasion de la rentrée scolaire. Le sujet était simple : « que voulez-vous devenir plus tard ? » Les camarades de Jules avaient rendu des devoirs classiques. Les garçons voulaient devenir généralement pompiers –pour les plus originaux cosmonautes. Pour les filles, la profession d’infirmière revenait souvent. Les enfants parlèrent entre eux de ce qu’ils avaient écrit. Quand on lui demanda ce qu’il avait écrit, Jules ne se cacha pas.

– Mais si tu deviens un vampire, dit l’un d’eux, tu nous mordrais pour te nourrir ?

Jules haussa les épaules et dit de cette voix rocailleuse :

– Bien sûr. Vous seriez du bétail pour moi.

Jules choqua donc. Inquiète, l’institutrice convoqua les parents pour parler de cet incident. Elle était aussi déterminée à les alerter sur les problèmes d’intégration de leur fils car Jules était détesté de ses camarades. Pour calmer les plus haineux, elle en venait à le placer au premier rang, face à elle. Pleine de bonne volonté, elle aurait voulu l’aider mais son air indifférent la glaçait. Elle espérait donc que ce rendez-vous changerait les choses.

 

 

La vieille renifla un peu.

– Jules était bon élève vous savez. On a été surpris de cette demande de rendez-vous de  son institutrice. Et mon mari pensait que ce n’était qu’un problème de discipline. Je me souviens qu’avant de partir, il avait enfermé le petit dans sa chambre.

L’homme en face d’elle hocha la tête et l’encouragea à continuer son récit tout en s’allumant une nouvelle cigarette.

 

 

L’institutrice vit arriver un couple entre deux âges. La femme était assez effacée et discrète, ses cheveux blonds cendrés noués en chignon renforçait l’impression qu’elle faisait tout pour ne pas se faire remarquer. Quant au père, il se présenta comme un chercheur –c’était aussi ce que Jules avait marqué sur sa fiche- et parlait d’une voix de stentor. Il arborait un air lointain, rêveur, le genre de personne qui a son propre univers et qui déteste en sortir. Tous deux avaient la peau mate, très loin du teint blafard de leur fils.

L’institutrice leur parla de la rédaction de leur fils. Quand elle termina, le père la regardait comme si elle débarquait de la planète Mars. La mère, elle, baissait les yeux, comme si elle se sentait coupable de quelque chose.

– Ça lui passera. Je ne suis pas inquiet pour lui, lâcha-t-il.

L’institutrice insista sur son comportement avec les autres enfants.

– Je lui parlerai, fit le père.

Mais le lendemain, Jules ne vint pas en classe. A la pause de midi, l’institutrice apprit qu’il avait changé d’école.

 

 

Le policier tira sur sa cigarette tandis que des larmes coulaient sur les joues de la vieille dame.

– On pensait que ça passerait, vous comprenez ? Les enfants ont des fois de drôles de manies. Avec l’âge, tout passe.

Il la regardait en silence, hochant la tête avec un air pensif.

– Son père était très dur. Il ne s’occupait pas de nous, toujours perdu dans ses chiffres. C’était pire quand son cousin venait. Là il s’enfermait avec lui à discuter. Il ne cessait d’inventer des choses un peu folles. Ah ce Ferdinand ! Comment voulez vous élever un enfant normalement avec une famille pareille ? J’ai essayé pourtant…

La vieille se remit à sangloter. Gêné devant l’étalage de ce chagrin, il écrasa sa cigarette dans le cendrier avant de prendre la parole.

– Vous n’êtes pas responsable de ses actes, répondit Miller calmement. J’ai besoin de vous maintenant pour le retrouver.

La vieille sanglota encore un peu avant de reprendre la parole. Miller prit des notes.

 

 

Jules se persuada que les vampires existaient. Il dévora ainsi toute la littérature sur le sujet, passant des soirées entières dans sa chambre à s’instruire sur ce qu’il considérait comme sa nouvelle religion. Ses parents laissèrent faire, satisfait de le voir plongé dans des livres. De plus, arrivé à l’adolescence, ses problèmes d’intégration disparurent. C’était au moment de la grande mode du gothique et Jules devint plus populaire. Il se constitua même un groupe autour de lui. Certains camarades se firent un devoir d’avoir une peau aussi pâle que la sienne. Et comme lui, ils se mirent à fuir la lumière du soleil. Ils buvaient ses paroles et le voyaient comme un messie. Pourtant Jules était assez indifférent à leur égard. Jules souffrait  même de leur compagnie. Il les voyait comme un fardeau.

Mais ils le servirent bien. C’est avec eux qu’il développa son rituel du sang. Chaque samedi soir, chacun s’entaillait le poignet et ils échangeaient le précieux fluide. Jules avait lu quelque part que boire du sang humain régulièrement pouvait transformer progressivement l’organisme. Il espérait ainsi devenir vampire.

Ce ne fut pas le cas. Six mois plus tard, il fut mis à la porte du lycée : une de ses dévotes avait dû être transportée à l’hôpital après un partage du sang où elle avait été très généreuse.

 

 

Miller rentra dans la voiture. Son partenaire Desnos l’y attendait. A la radio passait une chanson de Sardou, quelque chose que Miller détestait.

– Alors ?

– Sa mère m’a donné une adresse.

Desnos sourit.

– Elle le prend comment ?

Miller haussa les épaules.

– Elle savait que son fils était fana du vampirisme mais je ne pense pas qu’elle s’attendait à ce qu’il devienne un meurtrier.

Puis il démarra.

 

 

A dix-huit ans, Jules fut envoyé en hôpital psychiatrique après une violente dispute avec son père. On lui fit des séances d’électrochocs. Le but de son père était simple : lui faire oublier ses idées tordues. Cela dura deux ans au bout du compte car Jules ne voulait pas renoncer. A chaque fois, le père le renvoyait pour des séances, au grand désespoir de la mère.

Seul la mort de son père délivra Jules de ses séjours répétés qui ressemblaient à des emprisonnements. Si le traitement ne lui enleva aucune de ses idées, il eut cependant pour effet de le rendre plus déterminé à atteindre son but. Quand il sortit, il avait un plan précis.

 

 

 

Miller descendit de voiture. Il se trouvait face à un immeuble assez cossu du dix-septième arrondissement. Il leva la tête vers le troisième étage.

– C’est la bonne adresse ?

À côté de lui, Desnos avait les mains dans les poches.

– C’est ce qui est indiqué sur les dernières lettres envoyées à la mère. On verra ce qu’on trouvera.

Au loin le soleil commençait de se coucher. Miller se retourna goguenard vers son acolyte.

– Prêt à affronter Dracula ?

Desnos eut un sourire assez pincé. Ils entrèrent dans l’immeuble.

 

 

Jules passa du temps dans des salles de sport. Le garçon frêle et pâle devint un culturiste assez baraqué. Il se mit aussi à fréquenter des groupes de jeunes satanistes qui pullulaient sur Paris et se retrouvaient, rendez-vous pris sur des sites internet spécialisés, pour des messes noires dans des cimetières improvisées. La haute taille et l’éloquence de Jules impressionnèrent. Bientôt, des disciples l’accompagnèrent dans le partage du sang. Mais Jules se montra cette fois-ci beaucoup plus avide…

 

 

Miller pénétrait dans la pièce principale où toutes les fenêtres avaient été condamnées. Au sol, il vit un pentagramme dessiné à la craie qui le fit sourire. En effet, il lui manquait un côté… des tâches de sang menaient jusqu’à une porte. Suivi de Desnos, il l’ouvrit.

Sur le lit, au-dessus d’un poster de Marylin Manson, reposait un homme nu, bras étendus avec des poignets entaillés dont coulait un mince filet de sang encore rouge. Une flaque s’était formée au sol tandis que les draps étaient imbibés. Une forte odeur de fer empestait la chambre. Miller approcha et reconnut le visage.

– C’est le petit Jules.

Sur la table de nuit était posée une lettre que le policier ouvrit. Il lut rapidement la prose du mort :

 

« …le moment est venu. Grâce aux cinq disciples qui se sont sacrifiés pour moi, j’ai bu suffisamment pour me transformer. Le moment est venu de renoncer à la vie d’homme pour devenir une créature de la nuit. Je dois me débarrasser du sang de l’homme pour accéder enfin à l’autre monde. Je suis prêt à te rejoindre Caïn… »

 

 

Miller soupira. Le visage du mort restait immobile. Il regarda sa montre : vingt deux heures pile. Il approcha et lui ouvrit les paupières. Ses traits blafards.

– Je préfère encore traiter des affaires remplies de femmes fatales et meurtrières, glissa Desnos.

Miller explosa de rire. Ça lui changeait les idées, ces histoires d’ado et de vampire.

 

 

Clope au bec, Miller tapait le rapport sur son PC quand Desnos entra dans son bureau en claquant la porte.

– Le corps de Jules a disparu.

– Quoi ?

Miller attrapa sa veste et sortit à sa suite.

 

 

Le cimetière était plein de bruits nocturnes. Suivi par des policiers en uniforme, Miller er Desnos marchaient de conserve. Desnos faisait particulièrement attention à ne pas heurter les pierres. Cette gêne amusait Miller, toujours fasciné par la superstition. Devant eux, il y avait de la lumière. Des torches. Il se retourna et dit aux agents de se déployer. Miller sortit son arme, on sait jamais se dit-il.

Ils arrivèrent en pleine cérémonie. Une silhouette revêtue d’une longue robe noire présidait l’assemblée et récitait d’une voix monocorde une invocation satanique : cela rappela à Miller des souvenirs de L’exorciste, film qui l’avait particulièrement terrifié enfant. L’assistance comptait une vingtaine de personnes, tous murmurant amen à chaque formule de l’officiant.

Les flics surgirent. Il y eut du bruit, des cris. Mais les satanistes ne résistèrent pas. Miller vint au milieu d’eux. Un linceul recouvrait le corps mais il savait très bien de qui il s’agissait.

– Il va revenir, murmura la silhouette en robe.

Miller approcha d’elle. La mère de Jules. Complètement hallucinée. Des gardiens de la paix se saisirent d’elle et l’emmenèrent avant qu’il ne la gifle. Au-dessus d’eux, la lune fut recouverte par les nuages. Entouré des torches jetées au sol et qui achevaient de se consumer, Miller resta près du corps jusqu’à ce qu’on l’emmène. Il fumait une cigarette l’esprit plein d’images de vieux films de la Hammer vus autrefois à la télé. Ce serait marrant qu’il se réveille… Mais rien ne vint.

 

Sylvain Bonnet

 

2011

 

 

 

 

About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire, auteur de nouvelles et collaborateur de Boojum et ActuSF.