François Truffaut: les années d’or

Vieilles blessures

Une rétrospective consacrée au cinéaste François Truffaut à travers sept films restaurés pour l’occasion, sept films qui définissent la singularité de l’artiste : La mariée était en noir, L’homme qui aimait les femmes, La chambre verte, L’histoire d’Adèle H, La sirène du Mississipi, L’argent de poche et L’enfant sauvage.

Critique éclairé pour la revue Les cahiers du cinéma et figure incontournable de la Nouvelle vague, François Truffaut se classe parmi les plus grands réalisateurs de l’Histoire du cinéma français, aux côtés du monstre sacré Jean Renoir, de Marcel Carné, Jean-Pierre Melville, Jean-Luc Godard ou encore Maurice Pialat. Son style emprunte aussi bien à Jean Renoir lui-même qu’aux metteurs en scène mythique d’Outre Manche, à commencer par Alfred Hitchcock à qui il vouait une admiration sans faille.  Cependant, si Truffaut doit en grande partie sa gloire aux 400 coups, à La nuit américaine (film pour lequel il reçut un Oscar) ou encore Le dernier métro, d’autres long-métrages lui ont permis d’affirmer sa personnalité et sa maîtrise. Dans ces colonnes, nous avons déjà évoqué La femme d’à côté ou encore La peau douce. Jules et Jim fait partie de ses autres chefs-d’œuvre. Quant aux sept films qui constituent cette rétrospective, ils incarnent merveilleusement bien toute la puissance formelle et filmographique de François Truffaut bien que les observateurs les plus avisés s’épanchent moins sur leur cas que sur les œuvres sus citées.

Pourtant, si aucun de ces long-métrages n’atteint les cimes de ses réussites majeures, Truffaut n’a point à rougir de leur existence bien au contraire. En effet, on ne peut qu’admirer la constance de Truffaut dans sa mise en scène, ce qui lui évita bien des cagades (hormis le médiocre Fahrenheit 451). En outre, ces sept long-métrages tournées entre 1967 (et l’échec justement de Fahrenheit 451) et 1978, se détachent très nettement dans la carrière du cinéaste durant cette période puisqu’ils n’impliquent pas Jean-Pierre Léaud et ne jouissent malheureusement pas de l’aura de La nuit américaine. A tort. En effet, chacun d’entre eux, en dépit de certains écueils, regorge des qualités intrinsèques qui définissent les contours du génie de Truffaut. Rien de moins.

Narration familière pour obsessions récurrentes

A l’image de ses modèles, Truffaut se soucie du moindre petit détail, porte une attention minutieuse au déroulement de chaque scène, inlassablement. Une telle prédisposition insuffle un véritable vent romanesque, désiré dès le départ par l’auteur. Souffle romanesque renforcé par la passion affichée de manière ostensible pour la littérature et la puissance de l’écriture. Pour le narrateur omniscient, il faut laisser une trace, un témoignage conforme à sa propre vérité, quitte à écarter les enjeux véritables, quitte à vider l’action en cours de toute objectivité,  renonçant alors au peu d’innocence encore présente. Comment ne pas évoquer lors de ces moments qui nécessitent au recours de la plume, le fantasque journal intime d’Adèle ou le rapport quotidien du Docteur Itard.

En outre, Truffaut continue de chasser les fantômes du passé, ceux qui le hantent depuis son enfance difficile et qui perturbent les jours et les nuits de ses protagonistes, enfermés pour la plupart dans leurs propres obsessions. Les cauchemars qui nuisent au sommeil d’Isabelle Adjani ou de Catherine Deneuve relèvent de la même trempe que ceux qui accroissent l’animosité voire la rage éprouvée par Victor ou encore Julie dans La mariée était en noir. Chez Truffaut, depuis ses 400 coups, les blessures infligées dans une vie antérieure ont effacé à jamais cette fameuse innocence évoquée un peu plus tôt.

Par ailleurs, François Truffaut impressionne, fascine lorsqu’il caractérise ses personnages aussi bien par des dialogues ciselés que par la précision de leur gestuelle, de leurs habitudes, brossant avec efficacité, en quelques minutes seulement, des portraits individuels d’une rare intensité. Un savoir-faire qui fait mouche aussi bien lorsqu’il peint le tableau choral d’une petite communauté, de ses deux instituteurs, de leurs proches, des élèves et de leurs familles dans L’argent de poche, que lorsqu’il décrit les condamnés à mort de La mariée était en noir ou encore les amantes de Bertrand Morane. Et puis il y a le culot adopté par chacun de ses protagonistes, culot hérité de celui d’un certain Monsieur Hulot. Cependant, contrairement à l’audace employée par le personnage de Jaques Tati, le culot dont font preuve ceux de Truffaut ne participent en rien à un vaste plan comique teinté d’ironie. Ici, les subterfuges utilisés par Adèle, Julie ou Bertrand contribuent plutôt à une autre ambition, celle de panser à terme les plaies béantes d’hier et d’aujourd’hui, d’échapper à leur purgatoire du quotidien. Un culot comme arme de conviction. Une arme de conviction si bien expliquée dans L’homme qui aimait les femmes lorsque l’une des nombreuses conquêtes de Bertrand lui avoue avoir été convaincue par son ton, celui d’un homme qui parlait comme si sa vie en dépendait. Autre démonstration pertinente, l’exposition de L’histoire d’Adèle H, l’héroïne y fait montre d’une duplicité déconcertante, trompant tout son monde avec aplomb, mue par l’énergie du désespoir.

L’homme qui aimait les femmes

Adèle justement, incarnée à la perfection par la jeune Isabelle Adjani, appartient à cette galerie de personnages féminins esquissés si brillamment par François Truffaut. Fantastique directeur d’acteurs, l’homme qui révéla Jean-Pierre Léaud parvient à tirer le meilleur de ses interprètes, notamment dans les films de cette rétrospective. Du jeune Jean-Pierre Cargol à l’étoile du moment Jean-Paul Belmondo, Truffaut extrait tout le potentiel de chaque acteur et surtout de chacune de ses actrices. Car, à l’instar de Bertrand Morane, Truffaut aimait les femmes et savait valoriser chacun de leurs mouvements, de leurs sourires ou de leurs larmes. Veuve éplorée ou ange exterminatrice, Jeanne Moreau retrouve ainsi celui qui l’avait sublimée dans Jules et Jim. Quant à Catherine Deneuve, elle transperce l’écran dans ce rôle de victime vénale qui ensorcelle Belmondo.

Certes, les films de cette rétrospective n’égalent pas les plus grandes réussites du maître. La faute sans doute à quelques choix malheureux (ainsi le cinéaste, interprète lui-même dans La chambre verte ne convainc pas) qui entachent certains des long métrages. Pourtant, chacun d’entre eux dégage la même aura que ces fameuses grandes réussites, la même innocence perdue, le même venin mais également certains aspects virtuoses. Une autre façon de découvrir le metteur en scène ou de le redécouvrir à travers des œuvres qui devraient avant tout être considérées via leur authenticité.

 

La mariée était en noir : Le jour de son mariage, Julie assiste impuissante à l’assassinat de son époux. Elle se lance alors dans une quête vengeresse…

Film français de François Truffaut avec Jeanne Moreau, Michel Bouquet, Jean-Claude Brialy. Durée 1h47. 1968. Date de reprise 3 août 2022

 

La sirène du Mississipi : Louis, directeur d’une fabrique de cigarettes situé à la Réunion, convole avec une jeune femme qu’il a rencontrée via une correspondance épistolaire. Cependant, il s’aperçoit trop tard que la mariée n’est pas qui elle prétend…

Film français de François Truffaut avec Jean-Paul Belmondo, Catherine Deneuve. Durée 2h03. 1969. Date de reprise 3 août 2022

 

L’enfant sauvage : Début du dix-neuvième siècle. Lors d’une battue, des chasseurs capturent un jeune garçon resté à l’état sauvage. Le docteur Itard le prend sous son aile et entreprend son éducation.

Film français de François Truffaut avec François Truffaut, Jean-Pierre Cargol. Durée 1h30. 1970. Date de reprise 3 août 2022

 

L’histoire d’Adèle H : Fille cadette de Victor Hugo, Adèle s’éprend éperdument d’un jeune officer anglais. Econduite par ce dernier, elle choisit pourtant de le suivre malgré les mises en garde de sa famille.

Film français de François Truffaut avec Isabelle Adjani, Bruce Robinson. Durée 1h40. 1975. Date de reprise 3 août 2022

 

L’argent de poche : La vie quotidienne de deux instituteurs, de leurs élèves, des familles et de leurs proches est bouleversée par l’arrivée d’un jeune garçon issu d’un milieu défavorisé.

Film français de François Truffaut avec Chantal Mercier, Marcel Berbert. Durée 1h45. 1976. Date de reprise 3 août 2022

L’homme qui aimait les femmes : Un cortège féminin rend un dernier hommage à Bertrand Morane. Ce dernier collectionnait les aventures, trop amoureux des femmes, jusqu’à l’excès de trop.

Film français de François Truffaut Charles Denner, Geneviève Fontanel. Durée 2h00. 1977. Date de reprise 3 août 2022

 

La chambre verte : Brillant journaliste nécrologique, Julien Davenne est hanté par le souvenir de sa défunte épouse. Au point de lui dédier un véritable culte dans l’une des chambres de sa maison.

Film français de François Truffaut avec François Truffaut, Nathalie Baye. Durée 1h35. 1978. Date de reprise 3 août 2022

About François Verstraete

François VERSTRAETE, cinéphile et grand amateur de pop culture