Le regard

« L’homme fixe le sol un long moment, ses yeux s’emplissent de larmes mais il continue à secouer la tête obstinément. Et Anne finit par comprendre qu’il laissera sa femme mourir plutôt que de l’exposer aux regards d’autres hommes.  C’est ainsi, c’est le sens de sa foi. Il est fort possible aussi, s’il était possible de l’interroger, que sa femme tomberait d’accord avec lui. Anne, cependant, ne peut supporter ça. Elle est médecin, elle a juré de sauver des vies. Elle ne peut pas laisser faire quelque chose qui selon elle s’apparente à un meurtre. Elle… »

 

 

Miller pose le livre. Il en a assez pour le moment. Pas sûr d’ailleurs qu’il continue. Il déteste ce genre de romans basés sur un dilemme moral qu’il apparente à de la manipulation. Lui aurait réglé l’histoire rapidement en pointant son revolver sur le mari tandis que des infirmières emmenaient la femme en salle d’opération. Et après ? Qu’en tirer comme leçon pour la vie ? Rien.

 

 

« Rien ne vaut rien. Il ne se passe rien. Et cependant tout arrive. Et cela est indifférent. » Miller a lu Nietzsche au lycée. Il n’en pas tiré grand-chose sauf quelques phrases qu’il aime ressortir à la cantonade médusée. La philosophie et le quai des orfèvres (enfin, avant le déménagement) n’allaient pas très bien ensemble, a contrario de  Michelle, ma belle  dans la chanson de Lennon &McCartney. Miller souffle un coup. Il a l’haleine chargée au whisky, qu’il n’a pas arrêté de boire la nuit précédente. Depuis quelques temps, il tire pas mal sur la corde et il sait très bien pourquoi. Il était avec une copine pute il y a deux jours. Après une heure de cul, elle lui avait dit :

– Je t’aime beaucoup, Miller. Tu es un super mec, tu m’as aidé lorsque j’avais des clients louches… et je te fais confiance. Mais même moi, je commence à en avoir marre.

– De quoi ?

Catherine avait haussé les épaules en se rhabillant. Elle était belle le cul nu, c’est loin d’être le cas de toutes.

– Ce n’est jamais moi que tu vois, Miller. Et ce n’est pas avec moi que tu baises. Avec les autres filles, on pense la même chose. Ça fait des semaines que ça dure. On sait ce que tu as.

Miller ne l’écoute plus. Il a un bruit de rafale de mitraillette dans la tête.

-Soit tu vas revoir cette fille et tu te réconcilies avec elle, soit tu…

Miller s’était levé et barré aussi sec. Puis il avait enchaîné les whiskys, tabassé quelques poivrots. Retour maintenant à la réalité et à la Goutte d’or.

– Bon, Patrick, on en est où avec ce dealer, demande-t-il par le micro.

Crachotements de l’autre côté. Puis :

– Il sort. Ils sont deux avec lui.

Miller fait signe à ses gars. Il démarre et tourne dans la rue de gauche. Trois hommes lui font face, ils sortent leurs armes. Miller pile devant eux, effet de surprise. Puis des tirs, rapides. Déjà sorti, Miller en abat un à bout portant. Cela dure peu de temps. Bientôt le calme règne tandis que les passants éberlués réalisent ce qui vient de se passer. Miller secoue la tête, pensant déjà au rapport qu’il va se taper au central.

Il approche d’un des cadavres, celui qu’il a abattu personnellement, qu’il inspecte d’un œil goguenard. Il ne voit pas – mais où a-t-il la tête aujourd’hui ? – que l’homme n’est pas mort, qu’il est juste blessé. Dans un ultime élan, le blessé sort un couteau et le plante dans l’abdomen du flic. Surpris, Miller se relève, vacille et s’effondre, sans connaissance.

 

 

2

À la manière d’une statue de gisant, Miller est allongé sur un lit. Il essaie de bouger mais n’y arrive pas. Il est comme paralysé. Il se souvient du coup de couteau. Aucune douleur pourtant ne provient de là où il a été frappé. Miller est comme anesthésié. Il étouffe une folle envie de se marrer. Rire a souvent été pour lui comme souffler un bon coup, avant de prendre une décision. Du coin de l’œil, il voit cependant que quelqu’un est là.

Un homme assis en tailleur sur le sol. Il porte une djellaba, a des traits ronds et une peau mat. Miller comprend, il ne sait pas comment, qu’il est face à l’homme qui refuse de faire soigner sa femme par peur qu’elle soit exposée au regard des hommes. Le personnage du roman qu’il lisait avant d’être blessé. Voire de mourir ?

L’homme commence à parler de sa femme. De son amour pour elle. D’un amour si ardent qu’il ne peut être vécu qu’à deux, loin du regard des autres. Oui, il la cache sous un voile mais c’est une marque de respect. Lui l’aime tellement qu’il pense désormais à se laisser mourir tellement le déshonneur est grand. Lui seul avait le droit de la regarder.

Miller rit.

– Je t’aime, je te regarde, je te tue, hein ? Désolé papy, je crois pas dans ces conneries. De plus, je n’en ai plus pour longtemps, alors fous-moi la paix pour mes dernières minutes en ce monde.

– Tu ne crois en rien, tu n’aimes rien ?

Miller lâche une expression en arabe apprise sur les chantiers, invitant son interlocuteur à un coït furtif avec une personne du même sexe, pratiqué de manière involontaire et sous la contrainte bien sûr. Puis il ferme les yeux. Foutez-moi la paix, pense-t-il. Et le voici en train de fredonner Rock the Casbah des Clash. Sa folle jeunesse punk, voilà ce dont il a envie de se remémorer avant de passer de vie à trépas !

 

 

 

Miller est toujours sur ce lit, seul et paralysé. Il a froid et regarde le plafond. Il est blanc, sans aucune aspérité, toile d’araignée. Blanc immaculé. Ça fout un peu les jetons tout de même, lui qui a toujours préféré les zones grises, obscures, les chiures de mouches. Il se demande ce que son cerveau lui a réservé avant de mourir.

Il soupire et tourne la tête.

Quelqu’un est étendu à coté de lui. Miller souffle : cette fois ça y est, je suis complètement parti.

Elle est là, cette femme qui lui a retourné la tête. Cette femme arabe avec qui il entretenait une liaison. Qui l’a quitté, plongeant Miller dans des affres qu’il croyait réservés à des romantiques boutonneux adolescents. Le flic ferme les yeux en se disant : je mobilise toute ma volonté et j’efface ce souvenir, ce fantasme, ce qu’on veut. Il les rouvre. La femme est toujours là.

– Je pense toujours à toi, Miller.

Ce dernier a froid, de plus en plus. A croire qu’on a coupé le chauffage dans la pièce. Cette pensée lui donne envie de ricaner. Elle ne dit plus rien. Se contente juste de le regarder. Il réalise qu’elle est nue. Même mourant, il ne peut s’empêcher de la trouver belle.

– Je te regarde, j’existe, lâche-t-elle.

Assez de ces histoires de regards, pense-t-il. J’ai eu ma dose avec le vieux papy tout à l’heure. Il va pour répondre mais réalise qu’il ne peut pas parler : c’est le sommet !

– Pour une fois, j’aurais le dernier mot, continue-t-elle. Tu me détestes et je suis toujours là. Il va falloir t’y habituer monsieur le français.

Vivement la mort, pense-t-il. Mais elle ne vient pas et cette femme reste à côté de lui. Le pire pour Miller est qu’il doit lutter contre une partie de lui-même qui trouve ça parfait. En fait, il aurait envie de lui prendre la main.

– Je devais partir avec lui, Miller. C’est religieux, tu comprends ? Mais ça ne change rien, rien du tout, entre nous. Tu comprends aussi ?

Miller ferme les yeux. Ça y est, je passe de l’autre côté… salut la compagnie !

 

 

3

Il se réveille dans une chambre d’hôpital, face à une infirmière plutôt souriante. Il a une perfusion dans le bras. L’infirmière lui demande si ça va. Un peu nauséeux, Miller répond que oui, pas trop mal, merci bien.

L’infirmière s’éloigne, ravie. Miller réprime une folle envie de boire un whisky.

 

 

– Tu nous as fait peur, Miller ! Putain, j’ai cru que tu allais y passer.

– Pas pour cette fois. Je ne te ferai pas ce plaisir…

Patrick regarde ses chaussures. Bon, il est encore de bon poil… Il ne sait pas que Miller s’est fait enguirlander par le chirurgien, qui trouve son foie dans un état déplorable. Il l’a sommé de changer de vie. Miller a ri : pourquoi faire, lui a-t-il répondu ? N’empêche qu’il est de mauvais poil. Il n’a pas aimé ce petit séjour dans l’entre deux. Patrick lui annonce que son assaillant est mort des suites de ses blessures. Ça ne fait ni chaud ni froid à Miller.

– Je t’ai ramené ton livre, Miller, fait Patrick en lui tendant Au pays des purs de Kenizé Mourad.

Miller secoue la tête.

– Va plutôt m’acheter le dernier numéro de « Playboy », tu me rendras service p’tit gars.

Patrick hoche la tête et s’éloigne. Qu’est-ce que Miller ne ferait pas pour fumer une cigarette en douce. Il commence à siffloter Magnificent seven. Ça l’aide à se détendre. Il tente de bouger un peu sur le lit mais la douleur dans son ventre le dissuade vite de continuer cet effort.

Patrick revient. Les mains vides.

– Il est où mon magazine ?

Patrick lâche :

– Quelqu’un veut te voir, Miller. Une femme.

– Catherine, hein ? Ben fais-la entrer, c’est une bonne copine. Elle a dû s’inquiéter.

Patrick secoue la tête.

– Non, Miller. C’est elle.

Sa blessure l’élance.

– Qui « Elle » ?

Patrick soupire.

– Celle que tu ne veux plus voir.

Miller ricane. Une bordée de jurons lui vient en tête. Une envie aussi de se lever et de foutre en l’air cette chambre. Puis il pense au regard, sur son lit dans cet entre deux mondes où le coup de couteau l’a expédié.

Il aurait dû tirer une balle de plus sur ce type, comme ça pas de coup de couteau. Et pas ce bad trip d’expérience de mort imminente, c’est comme ça qu’on dit croit-il se souvenir. Pour autant, il a appris quelque chose très tôt dans sa vie : rien n’arrive par hasard. Résigné à ce qui va suivre, curieux malgré tout de ce qui va se passer, Miller regarde Patrick droit dans les yeux.

– Alors Miller, je fais entrer Nesrine ?

 

Sylvain Bonnet

 

Début 2019

About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire, auteur de nouvelles et collaborateur de Boojum et ActuSF.