La comtesse aux pieds nus

La leçon de mélo par Joseph Mankiewicz

Critique d’un des plus grands films de Joseph Mankiewicz, avec Humphrey Bogart et Ava Gardner.

Le destin tragique de Maria Vargas, ancienne danseuse de cabaret devenue star hollywoodienne, raconté par le réalisateur Harry Dawes qui l’a élevée sur le toit du monde.

Des claquements significatifs résonnent dans un cabaret bondé, au cœur de Madrid. Les hommes contemplent avec avidité un spectacle qui se déroule en dehors du champ de la caméra. Leurs épouses ou les femmes dans l’assemblée, indignées ou jalouses, préfèrent détourner leur regard. Quant au jeune serveur, il est subjugué par cette présence invisible à nos yeux. Le temps se suspend quelques instants puis reprend son cours comme si un ange était passé puis reparti.

En quelques minutes, Joseph Mankiewicz délivre une véritable leçon d’exposition pour son treizième long-métrage. Le cinéaste déploie son dispositif suggestif, pour mieux introduire les protagonistes de son conte de fées désabusé, tandis que la principale intéressée tardera à entrer littéralement en scène, telle la princesse convoitée par une horde de princes loin d’être charmants. Quant à sa marraine ou plutôt ici son parrain, il va témoigner d’une ascension et d’une chute inexorable pour cette Cendrillon, vidée de son essence par l’égoïsme de quelques hommes cupides. Bienvenue à Hollywood.

Ava Gardner, hypnotique dans le plus beau rôle de sa carrière

Lorsqu’il tourne La comtesse aux pieds nus, Joseph Mankiewicz a déjà acquis depuis longtemps la reconnaissance de ses pairs et du public, après avoir triomphé notamment aux Oscars pour Eve et pour Chaînes conjugales. Le réalisateur, friand comme à son habitude d’une mise en scène toute théâtrale, va, à l’occasion de La comtesse aux pieds nus, accoucher d’un mélodrame flamboyant, cynique, mâtiné quelque peu de film noir et donner le rôle d’une carrière à une Ava Gardner, cantonnée à des interprétations stéréotypées.

Sur bien des plans formels et thématiques, La comtesse aux pieds nus se soumet aux obsessions du cinéaste, à commencer par la narration en flash-back que Mankiewicz employait déjà dans Eve ou Chaînes conjugales. Tout comme dans Eve, des hommes qui ont traversé, même de manière fugace, la vie de Maria Vargas vont raconter son histoire tragique et la relation si particulière que l’actrice entretenait avec chacun d’entre eux. Et comme dans Eve ou dans Chaînes conjugales, les narrateurs n’hésitent pas, par moments, à omettre une partie de la vérité, pour mieux dissimuler leurs errements. Comme aime à le répéter Clint Eastwood, l’art comme la vérité se situe dans le regard de l’observateur.

Ava Gardner et son Pygmalion improvisé, Humphrey Bogart

Mais l’observateur omniscient, à savoir Mankiewicz, s’affranchit de toute subjectivité malvenue et souligne la mesquinerie des uns et des autres, à commencer par le système hollywoodien, l’industrie cinématographique en général et un monde dominé par le pouvoir de l’argent. Pour appuyer sa démonstration, le metteur en scène use comme à son accoutumée, de ces moments humiliants, malaisants aussi bien pour le public que pour les protagonistes. Les gifles et les échanges à bâton rompus se succèdent, avilissant tout autant les puissants que de jeunes femmes innocentes. Dans ces situations de gêne évidente, l’écriture ciselée de Mankiewicz fait mouche et atteint sa cible en plein cœur.

Quant à la culture du secret, si chère à Mankiewicz, elle n’a jamais paru aussi cruelle, renvoyant ceux qui l’entretiennent à leurs responsabilités. La scène déchirante durant laquelle Vicenzo se confesse à Maria témoigne d’un art parvenu depuis bien longtemps à maturité pour Mankiewicz. Surtout, en quelques secondes, il ramène sa Cendrillon à la dure réalité de l’existence. Car depuis le départ, le metteur en scène n’a jamais souhaité une fin heureuse pour la Maria héroïne d’une véritable tragédie et non pas d’un conte de fées engendré par l’illusion du succès.

Le sublime coffret collector DVD/Blu-ray

Une rançon de la gloire qui se profilait dès la rencontre entre Maria et Henry, telles ces rencontres maudites si appréciées par le film noir. À cet effet, Mankiewicz s’amuse à inverser les rôles à commencer par celui d’un Humphrey Bogart, rompu au genre policier et qui va cette fois incarner l’homme fatal pour une jeune femme, loin d’être ingénue et attirée par le marché alléchant de ce Pygmalion. Dans la peau du mentor, Humphrey Bogart excelle dans un registre inhabituel de ce qu’il produisait jusqu’alors.

Le comédien ne le savait pas encore à l’époque, mais La comtesse aux pieds nus serait sa dernière contribution majeure au septième art (il décédera trois ans plus tard). Quant à Ava Gardner, l’actrice transperce l’écran et délivre sans doute sa plus belle prestation. Transcendée par la direction de Joseph Mankiewicz, Ava Gardner se libère littéralement des liens qui entravaient jusqu’à présent son potentiel. Certes, Albert Levin avait déjà entrevu ce potentiel dans Pandora, mais Mankiewicz va permettre à la jeune femme de l’exploiter entièrement.

Échec monumental à sa sortie en salles, La comtesse aux pieds demeure aujourd’hui le chef-d’œuvre méconnu de Joseph Mankiewicz. Pourtant, le long-métrage symbolise tout aussi bien le génie du metteur en scène que la quintessence de sa filmographie puisqu’il parvient à en extraire la substantifique moelle. Poignant de bout en bout, La comtesse aux pieds nus n’a point à rougir devant les mélodrames de Douglas Sirk ou de Mikio Naruse et mérite plus que jamais d’être considéré à sa juste valeur, comme une pièce maîtresse de son auteur.

Film américain de Joseph Mankiewicz avec Ava Gardner, Humphrey Bogart, Edmond O’Brien. 1955. Durée 2h04. Disponible en coffret ultra collector aux Editions Carlotta le 22 novembre 2022.

About François Verstraete

François VERSTRAETE, cinéphile et grand amateur de pop culture