Charles Quint, un rêve impérial

Une nouvelle génération d’historiens

Voici, plus de vingt ans après celle de Pierre Chaunu et Michèle Escamilla, une nouvelle biographie de Charles Quint, roi d’Espagne et empereur du Saint Empire Romain Germanique, rival de François Ier et homme le plus puissant de son temps. C’est aussi un duo d’auteurs qui est à la manœuvre ici, en la personne de Juan Carlos d’Arnico, professeur à l’université de Caen Normandie, et d’Alexandra Danet, professeure d’espagnol et de culture du monde hispanique à Science Po Paris.

L’héritier des ducs de Bourgogne

Un lecteur non averti sera surpris d’apprendre que le futur Charles Quint a grandi avec la langue française comme langue maternelle ! notre futur roi d’Espagne descend des ducs de Bourgogne par sa grand-mère Marie, fille de Charles le Téméraire, qui a soustrait à l’appétit de Louis XI les fiefs que son père avait reçu hors suzeraineté du Roi de France. Charles Quint a grandi dans la Belgique actuelle, entre Gand et Bruxelles et s’est toujours revendiqué des ducs de Bourgogne, ce qui explique en partie sa rivalité avec François Ier et aussi ses objectifs : récupérer la Bourgogne perdue au profit de la France.

Un succès dû à la stratégie des Habsbourg

Si Charles Quint descend du Téméraire, il est aussi un Habsbourg : son grand-père est Maximilien d’Autriche. Quant à son père Philippe, il a épousé Jeanne (dite « la folle »), fille des rois catholiques espagnols. Par le biais de cette stratégie matrimoniale, Charles va hériter des Pays-Bas, de la Franche-Comté, de l’Espagne (et de son empire colonial en cours de constitution) et… du Saint Empire où il est élu empereur, battant François Ier lui aussi candidat à plate couture… tout en s’endettant énormément. Charles est virtuellement le prince le plus puissant d’Europe et aussi le plus exposé aux rivalités. S’il bat François Ier à Pavie, si ce dernier est son prisonnier à Madrid pendant des mois, il est loin de se douter de la jalousie du français à son égard… et aussi de sa rouerie politique.

Un rêve perdu

Le grand mérite de cette biographie est de nous restituer le portrait d’un homme, d’un prince encore enraciné dans le Moyen-âge : chez lui, la croisade est un objectif, l’unité du monde chrétien aussi (le récit de ses efforts et de sa lutte contre la Réforme est éclairant) et la parole d’un prince est sacrée. D’où son incompréhension devant le comportement de François Ier, qui renie sa signature forcée du traité de Madrid… La raison d’état, dans ce mode de fonctionnement spécifique, était incompréhensible pour Charles Quint. Il a rêvé l’Empire mais s’est retrouvé impuissant devant les protestants et vaincu à Alger par… la météo. Il finit, lui, par renoncer au pouvoir qu’il lègue à son fils et à son frère Ferdinand (dans ce dernier cas un peu contre son gré). Un personnage riche, complexe, parfois paradoxal mais à qui l’Europe doit une partie de son histoire. Bonne biographie.

Sylvain Bonnet

Juan Carlos d’Arnico & Alexandra Danet, Charles Quint, Perrin, janvier 2022, 763 pages, 27 €

About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire, auteur de nouvelles et collaborateur de Boojum et ActuSF.