Double-vie

                                                           1

C’était un lundi comme un autre, en fin de journée. Le téléphone sonnait depuis quelques minutes quand je me saisis du combiné.

            – Allo ? Dis-je dans un souffle.

C’était un employé de la banque. Lui et son chef étaient embêtés : ils venaient de recevoir un chèque de mille euro signé de ma main.

            – Je n’ai pas signé de chèque de mille euros récemment. Je suis désolé mais vous avez dû faire une erreur, répondis-je un peu sèchement.

            – Monsieur, nous avons vérifié. Il s’agit bien de votre signature au bas du chèque.

Je soupirai, fermai les yeux puis dit :

– Je crois me rappeler avoir signé un chèque pareil il y a quelques mois mais…

            – Non, ce chèque est plus récent.

            – Comment ça ?

            – D’après ce que je peux lire, vous l’avez daté d’avant-hier.

Abasourdi, je dis :

            – Alors c’est un faux, je peux vous l’assurer.

Ils me prièrent de venir à la banque pour pouvoir vérifier ça. Sur le chemin, après m’être calmé, je réalisai ce qui s’était passé. Je savais que la banque et moi-même étions de bonne foi : il ne restait pas trente-six solutions. J’écartai d’avance la possibilité d’une escroquerie grossière, il était évident qu’il avait encore frappé.

Arrivé là-bas, reçu par un agent très charmant, malgré tout persuadé d’avoir affaire à un client de mauvaise foi, je finis par me rendre à l’évidence et acceptai de couvrir ce chèque. Après tout qu’est-ce qu’un chèque ? Juste de l’argent et j’en ai justement. Rien de grave, vraiment. Surtout qu’il m’avait fait des coups bien plus pendables depuis le temps.

Ça avait commencé quand j’étais enfant et que l’on m’accusait de bêtises que je n’avais pas commises. À l’école, j’ai été accusé par exemple d’avoir enfermé ma maitresse dans la salle de classe. Une autre fois d’avoir enfermé mes camardes dans les toilettes : ils se vengèrent d’ailleurs car étaient persuadés que c’était bien moi le responsable : ils l’avaient vu. Quand je rentrai chez moi ce soir-là couvert de bleus, le seul commentaire de mon père fut que je l’avais bien cherché. Dans mon lit, la nuit, je pleurai de rage. Ce genre d’incidents se reproduisit de plus en plus fréquemment.

L’injustice était parfois flagrante surtout quand mes parents me punissaient en me consignant dans ma chambre pour le week-end. Sans télé, pas de sorties ; régime sec du prisonnier que j’étais à cause de lui.

Ils finirent cependant par se poser des questions quand je fus accusé de vols à la tire, bien que j’avais passé la journée avec eux dans un parc d’attractions. Je me rappelle de l’air interrogatif de ma mère, de ses sourcils relevés. Je ne fus pas puni cette fois-là. Confusément c’est à ce moment-là que je compris l’existence de quelque chose, de quelque chose qui me ressemblait.

Ce n’était pas un cas isolé. Après une pause, ce genre d’évènements se reproduisit. En fait, chaque fois que je prends une décision dans ma vie, quelle qu’elle soit, je pense toujours à ce que lui va en penser.

Je rentrai à la maison un soir peu avant six heures et découvris ma fille en train de jouer à sa console de jeu. Je m’approchai d’elle.

            – Bonjour toi.

D’un bond, elle se leva et m’embrassa. Ma fille était beaucoup plus démonstrative dans ses affections que je ne l’avais jamais été.

            – Tu n’es pas à l’étude ce soir ?

Elle fit non de la tête. Je me relevai puis m’arrêtai quand elle ajouta :

            – Tu es venu me chercher tout à l’heure et tu m’as ramenée ici, papa.

Je me rapprochai alors d’elle.

            – Je suis venu te chercher ? Tu es sûre ?

Elle me regarda et hocha la tête. Tout autre parent aurait pu se dire alors qu’elle mentait. Pas moi. Je savais que ma fille mentait très rarement. D’un regard, je savais pertinemment que ce n’était pas le cas ici. Je savais que c’était encore un coup de l’autre.

            – Oui. Tu m’as emmenée au square faire du toboggan. Tu ne t’en rappelles pas ?

            – Non, ma chérie, dis-je en soupirant.

Encore lui !

            – Tu me fais marcher papa !

            – Évidemment, princesse !

J’embrassai ma fille sur le front, très gêné au fond. Pas parce qu’il était allé la chercher, elle ne risquait rien avec lui. Plutôt parce qu’il savait s’en occuper aussi bien que moi finalement.

                                                                       2 

Il pouvait des fois se passer des mois avant qu’il ne se manifeste à nouveau. Je n’ai jamais réellement compris ni comment, ni pourquoi il se manifestait. Évidemment, je n’en avais jamais parlé à Lydia, ma femme. Et quiconque aurait entendu parler de mon histoire m’aurait pris pour un fou bien sûr.

Pourtant je sais qu’elle l’a vu.

J’étais parti deux jours voir ma grand-mère à l’autre bout de la France. Ma femme et moi n’étions pas alors en très bons termes. Au bout de plusieurs années des choses finissent par arriver dans un couple ; on se supporte de moins en moins. Lydia me reprochait de la négliger, de ne pas lui laisser assez de place dans ma vie. Elle avait raison. En partant, je me disais qu’un peu de temps loin de moi serait susceptible de lui faire du bien.

Je l’appelai le samedi soir pour savoir comment elle allait. Elle était froide en me racontant qu’elle avait fait les magasins avec une amie, « les soldes, vois-tu ». En fait, nous n’avions rien à nous dire.

Je raccrochai et retournai au chevet de ma grand-mère grabataire. J’étais d’une humeur très noire que je ne parvenais pas à cacher. J’aimais ma femme sans toujours la comprendre. Elle était d’humeur changeante, instable. Le matin, tout pouvait aller mais le soir, elle était devenue de glace. Et ce que je trouvais à dire pour essayer de l’amadouer ne faisait souvent que l’énerver davantage.

Je ne savais pas comment j’allais la trouver à mon retour. J’appréhendais ce moment qui risquait selon moi de tourner une fois de plus à l’affrontement.

Quand j’arrivai chez moi le lendemain, notre appartement était calme, silencieux. Notre fille était chez sa grand-mère maternelle pour le week-end. Peut-être Lydia était-elle sortie… Je mis ma valise dans l’entrée, enlevai mon manteau. Le fond de l’air était plein d’une odeur, on aurait dit un parfum musqué.

Au sol, je discernai des traces  de pas. Des chaussures. J’approchai ma main de l’empreinte laissée sur la moquette. Humide. Oui, il avait plu dehors avant que je n’arrive…Je vis que les traces de pas menaient à la salle de bains. J’y allais.

Il y avait de la buée. Quelqu’un avait pris une douche. Des vêtements étaient jetés dans le désordre près de la baignoire. Dont une chemise de nuit.

Je tournai la tête vers le miroir. Je me vis flou, éclairé par une lumière fantomatique. Je sentis une main sur mon épaule. Lydia. Elle m’embrassa dans l’oreille. Sa silhouette nue se reflétait malgré la buée sur le verre.

            – Pourquoi t’es-tu rhabillé ?

Je faillis lui dire que je venais d’arriver mais je me ravisai. Ça ne servait à rien. Je l’enlaçai et l’embrassai. Et le goût de ses lèvres sucrées me rappela des moments de notre passé, loin de nos problèmes et loin de lui. Ses mains passèrent dans mon dos et me caressèrent les fesses. Nous nous étreignîmes et fîmes l’amour dans la douche. Je lui donnai tout avec au fond de moi l’idée que je n’étais peut-être pas aussi bon amant que lui… une idée qui me rongeait encore alors que nous étions allongés dans le lit. Elle s’était endormie au creux de mon épaule. Et moi, j’étais plein de haine envers lui.

J’aurais donné beaucoup pour me débarrasser de ce fantôme qui hantait ma vie. C’était comme si il y avait une seule vie pour deux êtres. Tout simplement impossible.

C’est alors qu’une idée me vint. Jamais il ne m’avait laissé de message. Moi non plus d’ailleurs, certainement parce que cela me serait apparu aussi stupide que de m’écrire à moi-même. Pourtant, après cet épisode avec ma femme, je me décidai néanmoins à lui en laisser un. Il était temps que nous communiquions.

Il était trois heures du matin quand je m’installai dans mon bureau. Ma famille dormait. Je pris un cahier, l’ouvris et écrivis sur la première page :

« De toi à moi, soyons francs : il y en a un de trop. Je ne sais pas pourquoi tu existes, ni comment. Je te préviens cependant : si je trouve un moyen de le faire, je promets de te faire disparaître. L’un de nous est de trop. »

Puis je repartis me coucher. Le cahier était resté ouvert sur le bureau : j’espérais une réponse. Mais tu n’écrivis pas. Cela me rendit presque fou, comme si tu cherchais à me faire douter de toi, hein ?

                                                                                   3

J’étais à mon bureau un matin quand ils vinrent me chercher. Un type qui ressemblait à un jeune biker accompagné d’un policier en uniforme. Le premier, l’air ennuyé et froid, me montra sa carte. Il s’agissait d’un dénommé Miller, policier de la brigade criminelle.

            – Monsieur, veuillez nous suivre s’il vous plaît.

J’obtempérai, quoique incrédule devant cette visite. Je le suivis, passai devant ma secrétaire puis mes collègues qui me jetèrent tous des regards interloqués. Sans explication, sans un mot, ils m’emmenèrent au poste. Là on me signifia que j’étais placé en garde à vue. Ils me laissèrent appeler ma femme. Lydia était surtout inquiète, le bureau l’avait appelé et lui avait dit que la police était venue me chercher. Elle avait cherché à me joindre sur mon portable sans résultats. Après l’avoir rassurée, je lui demandai d’appeler mon avocat.

Puis l’interrogatoire commença. D’abord, ils me demandèrent mon emploi du temps pour les deux dernières semaines : je leur donnai, pour ce que je m’en rappelai tout en leur indiquant d’appeler ma secrétaire qui en savait plus que moi. Puis ils me questionnèrent sur la journée de dimanche, en se montrant particulièrement insistants par rapport aux personnes que j’aurais vues…

Ils cherchaient en fait à me faire avouer le meurtre d’une prostituée du côté de la place de Clichy. Meurtre par strangulation. Je niais. Jamais je n’avais commis ou n’avais eu envie de commettre un crime pareil. La seule personne que j’avais eu envie de tuer était ce double qui me poursuivait depuis mon enfance ; toujours sur mes talons, toujours dans mon ombre, me dis-je. Et je compris, c’était évident.

Ça ne pouvait être que lui, bien sûr. Jamais je n’aurais cru qu’il ferait ça. Le voilà qui dérapait dans le meurtre.

Et moi avec !

Abattu par la conclusion à laquelle je venais d’arriver, je ne dis plus rien aux policiers. Ils continuèrent à me bombarder de questions, me bousculèrent un peu. Ils cherchaient à obtenir mes aveux et à boucler cette enquête. Je ne leur en veux pas, ils faisaient leur boulot. Quant à moi, j’attendais mon avocat.

Au fond de moi, le désespoir me rongeait. Si mon double avait bien tué cette femme, comment leur prouver que ce n’était pas moi ? Ils me prendraient à coup sûr pour un fou et de leur point de vue c’était bien normal. Ma situation était impossible. Je transpirais à grosses gouttes et n’avais qu’une envie : disparaître.

Mon avocat vint dès le lendemain matin. Il me donna les détails qu’il avait pu glaner auprès de Miller. Il y avait un signalement donné par le concierge qui me correspondait exactement – couleur des cheveux, taille, physionomie – et me désignait de plus comme un client régulier de cette prostituée. Là-dessus, mon avocat m’interrogea : connaissais-je cette femme ? Est-ce que j’avais été un client régulier ?

Je lui répondis que non. Je voyais à son regard que je n’étais pas crédible.

Que pouvais-je lui dire ?

            – Maître, je vous assure que je j’ai jamais fréquenté cette prostituée. Par contre,  je pense que quelqu’un qui me ressemble beaucoup a eu certainement recours à ce type de prestations tarifées. Il s’agit de mon double, apparu durant mon enfance. Peut-être, maître, est-ce lui le coupable ?

Non, ce n’était définitivement pas possible. Mais il y avait pire. Lydia, si elle apprenait les détails de l’affaire qui avait mené à ma garde à vue, déciderait de me quitter. J’en étais persuadé. Mais que pouvais-je lui dire ?

Miller était devant moi en train de boire un  café. Dans le bleu acier de ses yeux, je lisais à la fois de la férocité et de la tristesse.

            – Je vous aime bien, vous savez. Même si vous ne me facilitez pas la tâche.

Je soupirai.

            – Je ne puis avouer quelque chose que je n’ai pas commis.

Il sourit.

            – Avoue au moins que tu la sautais cette fille. Parce que tous t’ont reconnu dans le quartier.  Normal, vu que tu étais un client très régulier. Et moi ça ne me dérange pas.

Je le regardai.

            – Les hommes font ce qu’ils veulent et de plus avoir deux vies n’est pas, sous certaines limites,  un crime devant la loi. Heureusement car les prisons sont déjà pleines à craquer !

Je levai les yeux au ciel. Dans quel merdier m’avais-tu fourré bon sang !

            – Je ne parlerai qu’en présence de mon avocat.

            – Je sais, fit-il. Je connais tes droits.

Il s’approcha de moi  jusqu’à ce que son visage ne soit qu’à quelques centimètres du mien. Je sentais son haleine rance. Il me dit :

            – Je sais que tu me caches quelque chose. Je ne sais pas encore quoi. En tout cas, je peux te faire une promesse : tu vas finir par me dire de quoi il en est.

Je soupirai encore.

Puis il me fit raccompagner en cellule.

Je tombai malade à la fin de mon deuxième jour de garde à vue. Je me sentais fatigué et fiévreux. Les flics, circonspects devant mon état mais désireux d’éviter une bavure, acceptèrent de me faire examiner. Ils firent venir un médecin, un homme brun plutôt affable et âgé d’une cinquantaine d’années. Devant ma fièvre, il décida de me faire transférer à l’hôpital. Ce n’était peut-être qu’une grippe mais il préférait éviter tout risque de complications.

Arrivé là-bas, mon état ne s’améliora pas, la fièvre continuait de grimper. On me fit prendre  plusieurs antibiotiques destinés à faire baisser ma température. Je n’eus pas l’impression que ça allait mieux une fois réinstallé dans un lit.

Je ne sais pas si c’était dû à la fièvre mais je le vis. Ce n’était d’abord qu’une ombre, aux contours troubles. Le pas hésitant, il approcha de moi et posa sa main sur mon front. Mon cœur battait la chamade. Je pouvais mieux le voir, il était mon jumeau.

Il regardait derrière lui. Il semblait avoir peur qu’on nous surprenne. Puis il me regarda la bouche ouverte sans qu’aucun son n’en sorte.

Puis j’entendis un grognement sourd qui se mit à ressembler à une voix, que je connaissais. Je mis quelque secondes à réaliser qu’il s’agissait de la mienne.

            – Ni toi… Ni moi… n’avons fait cela. Pas tué… La fille…

Le contact de sa main m’avait rasséréné.

            – Toi… Moi… Ne sommes pas… des tueurs.

– Qui ? Qui est-ce ?

Il y eut du bruit. Je le vis sursauter. Et il disparut.

Après son départ, le délire continua. J’appelai ma fille, j’appelai Lydia qui me rejetait. Personne ne me répondit. Je finis par perdre conscience.

Quand je me réveillai, on m’annonça que j’étais hors de danger. D’après le toubib qui m’avait fit entrer à l’hôpital, j’avais été victime de ces fièvres tropicales assez rares amenées sous nos latitudes par la croissance du trafic aérien et des échanges. Un jour tout ça se terminerait par une pandémie assez sévère, fit le toubib mal embouché.

Le flic qui m’avait arrêté, Miller, vint dans la matinée. Il m’annonça que la police avait abandonné ses soupçons à mon égard : le vrai coupable s’était rendu hier. Miller paraissait contrit. Il m’expliqua que si j’avais été suspecté, c’était parce que j’avais été reconnu et vu juste avant que le meurtre n’intervienne.

            – Si je peux vous donner un conseil, arrêtez de fréquenter des putes. Cela vous évitera d’autres ennuis de ce genre.

Il marqua un silence. Une moue gênée sur son visage de boxeur puis :

            – Je suis désolé pour ce qui s’est passé avec votre femme.         

– Vous l’avez vu ?

Il acquiesça.

            – J’y étais obligé dans le cadre de l’enquête. Elle a pris la mouche je dois le dire et est sacrément en colère contre vous.

Je me sentis accablé. Regarde ce que tu as fait, avais-je envie de lui dire. Lydia est partie…

– Je les connais un peu… Sois patient : une femme comme elle finit par pardonner au bout d’un moment. Je vais aller lui dire que tu n’y pour rien dans cet assassinat déjà. On pardonne plus facilement une incartade qu’un meurtre, hein ?

Puis il partit, me laissant seul dans cette chambre. Plongé dans un abîme de réflexions assez noires…

Lydia est très rancunière. Lors de ma sortie d’hôpital, elle avait déjà entamé une procédure de divorce. Je craignais surtout pour la petite. Moi, j’étais surtout révolté d’être accusé de l’avoir trompée. Alors que c’était toi, toujours toi. J’en avais assez de payer pour toi. Cela durait depuis trop longtemps. Et je te l’ai dit.

Je sais, tu es désolé, tu me l’as écrit…

Lydia et moi avons finalement repris la vie commune. Je dois dire que tu m’y as aidé. Et je t’avais mal jugé : tu es meilleur que moi dans certains domaines et les femmes en font partie. Tu sais mieux comprendre leurs états d’âmes, surtout ceux de Lydia. D’instinct, tu sais t’adapter à son humeur. Et la mettre à l’aise mieux que moi. Et tu as réussi à la ramener vers moi.

Pour autant, mon cher double, être deux personnes pour vivre une seule existence, c’est très difficile. Même avec le planning qu’on s’est imposé et les messages que l’on se laisse. Il va nous falloir du temps pour pouvoir parvenir à gérer pleinement et sereinement notre double vie.

Sylvain Bonnet

2010

About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire, auteur de nouvelles et collaborateur de Boojum et ActuSF.