La trahison des élites allemandes, la dérive de gens bien éduqués

Un spécialiste de l’histoire allemande

Professeur émérite d’histoire contemporaine, spécialiste de l’Allemagne, Christian Baechler est l’auteur d’une biographie de Guillaume II (Fayard, 2003), de L’Allemagne de Weimar (Fayard, 2007) et de Guerre et extermination à l’Est, Hitler et la conquête de l’espace vital 1933-1945 (Tallandier, 2012). Il a décidé ici de consacrer un livre à une énigme culturelle et politique : comment l’élite cultivée allemande a-t-elle abdiqué, voire rallié le nazisme ?

Une histoire longue

Voici donc l’itinéraire d’une élite allemande, formée dans l’idéal du Bildung, imprégnée de Goethe et d’Hegel, qui au XIXe siècle embrasse la cause du libéralisme allemand. On trouve nombre de ses représentants dans le parlement de Francfort de 1848-49 qui échoue à unifier l’Allemagne… Chose que Bismarck réussit en unifiant la nation contre l’Autriche (en négligeant sa part allemande) puis la France. Qui fait partie de cette élite ? Des enfants de pasteurs, de professeurs, d’intellectuels, majoritairement protestants donc. Juifs et, dans une moindre mesure, catholiques, sont tenus un peu à l’écart de cette élite qui se veut représentative de l’Allemagne nouvelle. Majoritairement libérale, elle est travaillée par la peur du déclassement face à l’industrialisation et aussi par le pangermanisme et l’antisémitisme : tragique quand on sait à quel point bien des juifs allemands furent attachés à l’idéal du Bildung.

Le nazisme

Il n’y a pas d’inéluctabilité en histoire, dépendante en bien des points des faits et des évènements. Reste qu’il règne dans l’Allemagne défaite en 1918, régie par la République de Weimar, un climat qui prépare les esprits, sans déterminisme, au nazisme. L’élite culturelle est travaillée par l’antisémitisme, ressent la défaite et l’appauvrissement due à l’inflation. On voit une grande partie de ces hommes issus majoritairement du protestantisme (ce qui n’est pas le cas d’Heidegger), nationalistes, se rallier au nazisme, à l’Etat total, à la fin des libertés au nom de l’Allemagne. On assiste aussi à la naissance de ces chrétiens allemands qui débarrasse la religion de ses origines juives et prônent l’aryanité du Christ.

Christian Baechler raconte ici l’histoire d’une dérive culturelle survenue dans un des pays les avancés de l’Europe. Il y eut des exceptions bien sûr mais si peu…. Une synthèse complète qui fera date.

Sylvain Bonnet

Christian Baechler, La trahison des élites allemandes, Passés composés, octobre 2021, 648 pages, 27 € 

About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire, auteur de nouvelles et collaborateur de Boojum et ActuSF.