Le bel été

La vieille dame a du mal à respirer. Il fait chaud en ce mois de septembre 39. Ses petits-enfants sont allés chercher de la glace pour lui faire plaisir. Ça la fait sourire. Ils ne peuvent pas savoir que ce qui lui ferait plaisir se trouve loin, très loin. Un chat miaule sur le balcon. Elle se lève, grimace à cause de son lumbago, pousse la fenêtre et met de l’eau dans un bol pour le chat. La vieille dame sourit. Elle a mal à la poitrine. Déjà ? Elle se ferme. Le chat boit puis entre dans l’appartement pour se frotter contre ses pieds. Elle appose une main contre un mur en plâtre. Si tôt ? Elle ferme les yeux et part…

1

Grosse machine sortie des enfers pour certains, le train s’est mis à ralentir depuis quelques minutes. Pierre regarde par la fenêtre pendant que le contrôleur passe entre les rangées de voyageurs. Il annonce la prochaine station. Plongé dans la contemplation du paysage, Pierre renifle un peu, un rhume des foins probablement. À côté de lui, un jeune homme blond à la fine moustache lit le journal La marseillaise. Tirant sur sa moustache, il fronce le sourcil avant de tourner la tête vers son compagnon qui éternue.

            – Qu’est-ce qu’il y a Charles ? Tu te tracasses ?

Ce dernier plie le journal et le range dans une poche de sa veste.

            – J’aimais ce journal pour son impertinence envers Badinguet, comme du temps de la lanterne mais il ne dit rien des tensions avec la Prusse ! Rochefort m’ennuie, Pierre.

Son ami sourit et s’allume une cigarette. Charles en profite pour en sortir une et se sert de l’allumette de Pierre.

            – Une bonne raison pour aller à la campagne se détendre alors. Nous n’en serons pas moins de bons républicains !

Et il s’esclaffe. Les deux amis se sont rencontrés au début de l’année, lors des obsèques de Victor Noir, le journaliste assassiné par Pierre Bonaparte. Après quelques échauffourées avec les gendarmes, ils se sont éclipsés et se sont réfugiés dans un café. Ils ont immédiatement sympathisé et ne se sont plus quittés. Les deux hommes pensent qu’il n’y a rien de plus beau qu’une amitié tout en regardant les jolis minois des dames de Paris.

            – J’espère que je ne choquerai pas ta mère.

            – Ne t’inquiète pas, elle en a vu d’autres avec moi.

Charles acquiesce. De l’autre côté, une dame avec son ombrelle regarde le paysage, sa petite fille joue avec sa poupée. Et la laisse tomber. Charles se penche, la ramasse et la donne à la petite. Cette dernière lui sourit.

            – Charles, que vas-tu faire si jamais la guerre éclate ?

Le train rugit, couvrant la réponse de Charles.

Dans la pièce, les violons rugissent, sous le commandement d’une dame brune en robe violette, avec un fichu blanc sur les épaules. Elle écoute et commande avec une baguette trois jeunes filles en train de jouer Brahms. Les fenêtres sont ouvertes à cause de la chaleur de l’été. La dame murmure des « bien » et des « plus loin » tandis que la partition s’égrène. Les trois violonistes sont assises, face à leur trépied, et forment un triangle. À un moment, une fausse note interrompt le jeu.

            – Esther, que se passe-t-il ?

Une petite fille un peu boulotte, pas encore sortie de l’enfance, marmonne qu’elle a raté l’enchaînement. Sa mère les fait les gros yeux. Quant aux deux sœurs, elles attendent avec patience. Il y a Eugénie, blonde et bouclée, qui sourit comme elle le fait consciencieusement depuis son enfance, et Hannah, qui regarde par la fenêtre. Elle sait que son frère Pierre revient aujourd’hui. Elle ne l’a pas revu depuis deux ans. Pierre est son aîné. Elle était très proche de lui avant son départ pour Paris et ses études de droit. Hannah est d’une taille agréable, élancée. Elle a de longs cheveux noirs qu’elle attache en chignon. Ses grands yeux, parfois un peu tristes, étonnaient son père, avant sa mort.

            – Reprenons, mes filles. Brahms mérite mieux que cela.

La violonnade reprend.

Une fois arrivés à la gare, Pierre et Charles ont trouvé une calèche envoyée par la mère de Pierre. Et les voici en train de profiter du paysage, à cinquante kilomètres de Paris et de voir les oiseaux gazouiller, les criquets chanter et le soleil briller. Charles se dit que Pierre avait raison : cette escapade va leur faire le plus grand bien.

            – Bon, nous arrivons bientôt. Il faut qu’on parle de ma mère, Charles.

Il se retourne vers Pierre. Il est plus grand que lui, plus pâle de peau. Pierre a été malade il y a un mois, le médecin craignait la phtisie. D’où leur idée de plein air à la campagne. Pierre parle de sa famille. Leur père a fait fortune dans la banque mais est mort de la tuberculose. Sa mère gère depuis les affaires de la famille. Seule.

            – Ma mère est très sensible aux usages, Charles.

            – Ne t’inquiète pas, je serai aux petits oignons avec elle. J’ai connu des femmes comme elle en Vendée.

Pierre sourit.

            – Depuis que mon père est décédé, elle a pris nos affaires en mains. En tout cas, c’est plus dur pour elle.

Charles regarde le paysage, se laisse bercer par le rythme lancinant de la marche de la calèche. Le cheval en profite pour chier un coup. L’odeur les indispose un peu.

            – Charles, je voulais te dire quelque chose.

            – Vas-y.

            – Ma mère est très attachée aux traditions. Je t’ai dit que nous étions… Israélites.

Charles tourne la tête vers son ami.

            – Pierre, je me moque de la religion et je ne crois pas en un quelconque Dieu. Rassure-toi cependant, je ne suis pas venu choquer ta mère. Je respecterai ses traditions.

Pierre, rassuré, prend la main de son ami et murmure : merveilleux, merveilleux !

Les deux jeunes gens descendent de la calèche dans un grand parc. Ils sont accueillis par une dame brune très souriante et démonstrative, ma mère, glisse Pierre à Charles. Elle embrasse donc son fils avant de souhaiter la bienvenue à son ami. L’échange de politesses dure un peu. Charles commence à sentir la chaleur du soleil de juillet. Son ami le sent et propose une balade dans le parc. Leur mère les accompagne. La fraîcheur des arbres soulage Charles.

            – Comment avez-vous connu Pierre ? Demande la dame d’une voix assez haute perchée.

Pierre rit en sourdine.

            – Maman, je te l’ai dit, c’était lors d’une manifestation républicaine…

Charles reste silencieux, il ne veut pas paraître inconvenant devant son hôte.

            – Oui mais tu peux le laisser répondre, non ?

            – Madame, réplique Charles, Je suis comme Pierre, c’est-à-dire contre le régime actuel.

La dame soupire.

            – Il a du bon tout de même le régime actuel, non ? Il nous laisse vivre et nous enrichir, vivre mieux. Même les ouvriers, regardez-les ! Enfin, vous êtes jeunes…

Charles se retient de rire. Son attention est retenue par le soleil et son ombre qui lui chauffe le dos. Il est loin de se douter que son arrivée est scrutée par une jeune fille qui le contemple sur la terrasse, son violon à la main. Hannah le contemple avec intensité, sans entendre les quolibets de ses sœurs qui jouent dans la salle de musique, heureuses de l’absence de leur mère.

2

Les deux jeunes hommes descendent en début de soirée de leurs chambres respectives. En fait, Pierre a passé beaucoup de temps avec Charles à discuter politique et aussi de sa famille. Il redoute que Charles prenne mal certaines des assertions de sa mère, qui apprécie beaucoup l’empereur. Elle reçoit même parfois le préfet pour le café. Mais son ami ne prend pas la mouche. Il a l’habitude, c’est un vendéen, des complexités de la politique de cette France si déchirée : c’est de son père, il adore le citer.

Ils arrivent dans la salle de musique. Myriam, la mère des enfants, leur explique que sa troupe, en fait ses filles, vont leur jouer une pièce de Brahms. Des sièges attendent les deux jeunes hommes qui choisissent de ne pas s’asseoir. Myriam se tourne vers ses troupes, qui commencent aussitôt à jouer. Charles regarde sa montre : il aime peu écouter de la musique, n’a de goût que pour les opéras bouffes, et encore.

Le groupe commence à jouer. Charles regarde d’un air distrait tandis que son ami sourit en face de ses sœurs. Charles regarde par la fenêtre, il fait encore jour malgré l’horaire. Puis son attention dérive, s’attarde sur l’air concentrée et fier de Myriam, la mère de la maisonnée, fière des efforts fournis par ses filles. Charles les regarde une à une. Il les trouve sans grand intérêt, sauf la plus âgée. Ses longs cheveux noirs et l’intensité bouillante qui couve dans chacun de ses yeux l’effraie quelque peu. Il ne peut cependant détacher d’elle son attention. Car la jeune fille joue comme si sa vie en dépendait. Un parfum de camomille flotte dans l’air tandis que Charles se laisse bercer par les notes jouées. Jamais pareille mélopée ne l’a enivré, il fixe Hannah.

Brusquement, l’accord se brise. Une des cordes du violon d’Hannah s’est brisée. Aussitôt, Myriam se lève et va voir la raison de l’incident. Elle paraît déçue, souffle quelque chose à sa fille… Soudain, Hannah, les joues rouges, se lève et quitte la pièce avec précipitation.

            – Hannah !!!

La jeune fille court avec empressement vers l’escalier. Charles ne peut s’empêcher de remarquer ses chaussons blancs. Debout, s’efforçant de faire bonne contenance, Myriam leur dit à Pierre et lui :

            – Je suis désolée, je crains que le concert soit terminé…

Toujours assis sur sa chaise, Pierre se retourne vers son ami pour s’excuser. Ce dernier paraît rêveur, l’esprit et le cœur pleins des notes jouées. La nuit de Charles sera pleine de notes de violon, jouées par une délicate sylphide. Charles a connu les filles légères de Paris. Là, il se sent ivre sans avoir bu. Mieux, il rêve.

3

Les journées qui suivent se déroulent sous une chaleur étouffante et voient une société très gaie s’agiter au gré des sujets de conversations amenés par Pierre et Charles, tellement parisiens que la maisonnée les adore. La mère de ce dernier adore entendre les derniers ragots littéraires de la capitale. Pierre découvre qu’elle est une grande lectrice de Georges Sand et Gustave Flaubert. Ce dernier l’insupporte pourtant. Il découvre aussi qu’elle déteste entendre parler de République. Sous le soleil de Juillet, il remarque aussi Hannah. Sous ses ombrelles, il s’aperçoit que cette dernière le dévisage par instant avec une intensité rare. Il s’en amuse. Il sent aussi que cela ne lui déplait pas.

            – J’en ai assez, Charles, que toi et ton ami parliez de l’Empereur en employant ce sobriquet, Badinguet. Il vaut beaucoup mieux que cela.

            – Maman, il a du sang sur les mains !

Pierre rit intérieurement et laisse son ami jouter avec sa génitrice. Il pense surtout aux dernières nouvelles. La crise de la succession d’Espagne avec la Prusse s’enlise. En partant, les articles belliqueux se multipliaient. Pierre n’est pas un va-t-en-guerre. Il aime trop la vie, les bons repas et les femmes. Hannah le regarde. Elle n’a jamais vu un homme aussi blond. Et ses lèvres charnues lui donnent un air de carnivore. Ça ne la dérange pas, bien au contraire. C’est le moment que choisit un criquet pour venir sur la petite table autour de laquelle ils sont assis. Hannah sursaute. Et Charles choisit alors de lui sourire. La jeune fille rougit, se lève et part sans se retourner, malgré les objurgations de sa mère.

            – Je suis désolé Pierre. Je ne sais pas ce qu’il lui prend.

Pierre sourit. Il sait, bien sûr.

Le lendemain matin, il descend un peu plus tôt pour prendre le petit-déjeuner. Hannah est là, habillée d’une belle robe blanche en dentelles. Dès qu’elle l’entend, elle baisse les yeux. Charles lui sourit.

            – Alors mademoiselle, comment allez-vous par cette belle matinée ?

Hannah s’éclaircit la gorge.

            – Bien, monsieur.

Elle rougit. Charles s’en émeut un peu. Elle est exquise, cette jeune fille. On en voit plus des comme ça à Paris.

            – Appelez-moi Charles.

C’est son tour de sourire.         

            – Oui, Charles.

            – Accepteriez-vous de m’accompagner pour une promenade cet après-midi ?

Elle n’a pas le temps de réfléchir qu’elle répond oui. Pierre arrive dans la pièce et avance pour embrasser sa sœur sur le front. Celle-ci s’excuse et s’éloigne.

            – Je suis désolé pour ma sœur, fait Pierre alors que la servante arrive pour lui servir du café. C’est une enfant un peu sauvage.

Charles ne répond pas.

Charles a laissé la calèche près du pont et entraîne Hannah, qui se protège du soleil avec son ombrelle, près des champs.

            – Quel âge avez-vous, Hannah ?

Elle baisse les yeux.

            – Seize ans.

Charles la contemple. Il y a des jeunes filles de seize ans qui valent toutes les cocottes de Paris… sait-elle son pouvoir ? En a-t-elle conscience ?

            – Je suis désolée pour le violon l’autre jour. La corde s’est cassée et….

            – Ce n’est pas grave, ne vous inquiétez pas.

Hannah a du mal à respirer normalement, elle se sent oppressée. À un moment, elle glisse sur l’herbe. Charles se penche vers elle et la prend dans ses bras pour l’allonger plus confortablement. Il lui dégrafe son col pour qu’elle puisse mieux respirer. Hannah respire et c’est l’odeur âcre du jeune homme qui lui parvient aux narines. Les yeux fermés, elle se laisse envahir par sa présence olfactive.

            -Ne vous évanouissez pas, Hannah !

Elle se retient de sourire.

            – Je vais vous ramener au château.

Hannah secoue la tête.

            – Attendez…

Elle le regarde. Il est blond, les yeux verts. Des lèvres un peu grosses et une moustache fine qui lui donne du caractère. Elle n’arrive pas à se calmer. Son esprit est plein d’images. Elle ne peut pas bien sûr. Elle pense à sa mère. Celle-ci est déjà en train de penser à son entrée dans la bonne société. À tous ces jeunes gens qui seront ses prétendants. Et voilà qu’Hannah est amoureuse – il n’y a pas d’autre terme – d’un goy. Charles est bien un goy même s’il est beau, plus beau que tous ceux qu’elle rencontrera, elle n’en doute pas.

Pierre la remet sur pied.

            – Je vais vous ramener, petite princesse.

            – Charles, je…

Il l’amène à la calèche.

            – J’ai compris, Hannah, j’ai compris.

Et elle remonte, aidée de Charles qui se montre plus prévenant.

4

Malgré bien des efforts, Hannah ne dort pas. Elle a eu beau changer de position plusieurs fois dans son lit, rien n’y fait, le sommeil la fuit. La domestique a pourtant refait son lit et les draps sont frais. Mais Hannah bouge et rebouge. Elle ne pense qu’à Charles. Elle finit par se relever pour aller à la cuisine. Si Céleste est debout, elle a surtout pensé à se faire chauffer de l’eau pour une tisane. Hannah enfile une robe de chambre et sort de sa chambre. Elle fait attention à ne pas faire de bruit dans l’escalier.

Dans la cuisine, seule l’obscurité l’accueille. Elle allume une bougie et commence à faire bouillir de l’eau. Du bruit provenant de dehors la fait sursauter. Curieuse comme toutes les jeunes filles de son âge, Hannah sort de la cuisine en quelques pas.

Elle voit sur la terrasse deux silhouettes très proches, enlacées. Elle entend des murmures qu’elle ne peut pas comprendre. Elle reste là pétrifiée quand la lumière de la lune vient éclairer les traits d’un des deux protagonistes. Elle reconnait son frère, yeux mi-clos et dont la peau pâle de la poitrine luit étrangement. La peur la saisit.

Subitement, Hannah recule et son pied heurte une barre en bois, laissé par l’ouvrier lors des travaux du parquet ai printemps, qui la fait trébucher. Sa tête heurte le sol et elle s’évanouit. Quand elle émerge du brouillard, elle entend des voix.

            – Je m’en voudrais si elle avait mal ou…

            – Voyons Charles, ma sœur est solide, c’est juste une bosse.

            – Tu devrais réveiller la bonne et aller faire chercher le médecin.

Hannah secoue la tête.

            – Moi, Charles, je veux savoir ce qu’elle a vu…

Hannah gémit.

            – Elle est réveillé, Pierre.

Le flou laisse bientôt place aux traits de Charles. Elle tend la main vers lui. Il la lui prend et la serre. Pierre soupire.

            – Ma sœur, pourquoi es-tu sortie de ta chambre à cette heure ? On t’a trouvé au sol, inanimée.

Elle n’écoute pas son frère. Elle regarde Charles.

5

Charles vient vers elle dans le jardin. Il a cette apparence soignée qui le rend si particulier. Et, il faut bien le dire, beau aux yeux d’Hannah. Cette dernière faisait des travaux de couture et s’arrête net en le voyant.

            – Vous vous sentez mieux ?

Hannah hoche la tête. Dis quelque chose, pense-t-elle. Parle.

            – Je voulais vous voir avant de… Eh bien, je dois partir pour Paris.

Hannah se lève. Charles se précipite vers elle.

– Vous êtes pâle… Rasseyez-vous.

– Pourquoi partir ?

            – À cause de la guerre. Je fais partie de la garde nationale, on peut avoir besoin de moi. Les nouvelles ne sont pas bonnes, Hannah.

Le silence s’installe entre eux. Il lui tient la main. Elle ne le sait pas mais son frère Pierre, de la terrasse, les surveille du coin de l’œil.

            – Je ne veux pas que vous ailliez à la guerre, Charles.

Il sourit.

            – Hannah, on n’en est pas encore là, vous savez que la garde nationale doit maintenir l’ordre et…

            – Ma mère, le coupe-t-elle, veut me faire entrer dans le monde et me faire rencontrer des jeunes hommes. Charles, je ne veux pas de ça.

Il se renfrogne, comme pour la gronder. C’est ce que faisait son père quand elle était petite.

            – Hannah, je…

            – C’est vous que je veux épouser !

Les mots sont sortis tout seul. Charles lui prend la main.

            – Hannah, vous êtes encore trop jeune pour… et puis votre famille ne voudrait pas de moi comme ça, je…

Tout ça, elle le sait. Elle a imaginé ses réponses. Elle a imaginé toutes les pressions que sa famille pourrait lui infliger. Hannah s’en moque.

            – Restez, dit-elle dans un souffle.

Pierre surgit des fourrés.

            – Arrête de faire l’enfant, petite sœur ! Charles, excuse-la, tu connais les femmes.

Charles se relève. Hannah approche de lui et glisse :

            – Promettez-moi que vous allez vous revenir.

Il lui sourit tandis que Pierre entraîne Charles loin d’elle. Elle ne sait pas à quel point son frère est attaché au jeune homme. Elle a juste son sourire en tête. Elle reste silencieuse toute l’après-midi dans le jardin. Vide à l’intérieur.

Hannah ne pouvait pas le savoir mais Charles allait mourir durant le siège de Paris en novembre 1870, tuée par une balle perdue. Jamais elle ne parla de lui avec son frère. Ce dernier conserva un portrait de Charles dans son bureau. Lorsqu’elle venait – rarement- le voir, elle ne pouvait s’empêcher de fixer ce visage qu’elle avait tant aimé. Après une vie de scandales, Pierre se suicida en 1890.

Elle a fini par se marier, a eu ses enfants et a eu le malheur de voir son dernier fils mourir à la bataille de la Marne en 1914. Au moment de sa mort, tandis que le chat vient frôler ses mollets décharnés, c’est pourtant le visage de Charles qu’elle revoit, allongé près d’elle, dans l’herbe.

Au bout d’un moment l’horloge finit par sonner. Il est dix-neuf heures, l’Europe sombre dans la guerre et Hannah meurt tranquillement entourée de ses souvenirs.

Sylvain Bonnet

About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire, auteur de nouvelles et collaborateur de Boojum et ActuSF.