Pinocchio Par Guillermo del Toro

L’artiste et sa marionnette par Guillermo del Toro

Seconde Guerre mondiale, Italie. Artisan renommé, Gepetto coule des jours paisibles avec son fils, loin du conflit. Mais lors d’un bombardement, le pire se produit…Dévasté, Gepetto se retire dans sa maison, loin de la ville. Il ignore que sa vie sera bientôt bouleversé par l’irruption d’un pantin de bois, animé par la magie d’une fée bienveillante. Pinocchio est né.

2022 aura été une année fort prolifique pour Guillermo del Toro. Après les sorties de son polar Nightmare Alley en début d’année puis de la série Le Cabinet de curiosités, produite par ses soins, le metteur en s ène nous propose son premier film d’animation en stop-motion, Pinocchio. La stop-motion ne trouve guère d’adeptes de nos jours ; les longs-métrages en prises de vues réelles n’y recourent plus ou peu puisque le numérique a remplacé cette technique pourtant fort gracieuse et valorisée par la maîtrise de Ray Harryhausen. Et ne parlons pas du cinéma d’animation qui a adopté depuis longtemps la 3D.

Voilà pourquoi le choix de la stop motion pour délivrer sa version personnelle de Pinocchio s’avère symbolique pour Del Toro. Et en sus de l’utilisation de la stop motion, le réalisateur tranche en faveur d’autre décision culottée, à savoir s’écarter du récit original de Carlo Collodi, le créateur de Pinocchio. En effet, le metteur en scène n’a pas hésité à changer le cadre associé habituellement aux aventures du célèbre pantin (vu notamment dans le dessin animé produit par Disney), au profit de celui inquiétant de l’Italie fasciste.

Dans cette version imaginée par Guillermo Del Toro, Geppetto est un vieil homme brisé par la mort de son fils et qui délaisse progressivement les vieilles croyances, à commencer par celles imposées par la toute-puissante Église catholique. Gepetto renie le sacro-saint monothéisme au profit des anciennes cultures telluriques, à même d’exaucer un souhait impossible. Le caractère tragique établi, la fable du metteur en scène peut alors commencer.

Un pantin au pays des monstres

Depuis ses débuts, Del Toro affectionne les parias, victimes de leur différence, souhaitant plus que tout s’affranchir de leur condition. À bien des égards, Pinocchio incarne le personnage typique qui habite la filmographie du réalisateur. Comme Hellboy, Blade ou le fantôme de l’Échine du diable, Pinocchio doit surmonter bien des épreuves s’il veut s’intégrer à la société. De fait, Del Toro se moque de certains mythes associés au protagoniste. Ainsi, le mensonge compte peu aux yeux du cinéaste. Del Toro préfère se concentrer sur son apprentissage au sein d’un monde contaminé par la haine de l’autre.

Le récit initiatique de son héros débute et Pinocchio va devoir trouver sa place dans cet environnement hostile. Car le pantin, trop humain pour être une simple marionnette et inversement suscite le rejet, la convoitise et rarement la compassion, même si d’infortunés compagnons finiront par lui témoigner une sincère empathie. S’il veut grandir, Pinocchio doit s’adapter, parfois au détriment de son innocence et surtout il lui faut se soumettre à la volonté cynique de l’humanité, qui ne voit en lui qu’un vulgaire exécutant dénué d’âme et de sentiments.

Le protagoniste se fraie un chemin dans un univers dominé par les véritables monstres ; bigots intolérants, officiers fascistes ou forains sans scrupules, tous sont indignes de confiance. Del Toro rappelle alors que la normalité n’exclut en aucun car la cruauté, bien au contraire ; le réalisateur met à profit le terrible contexte historique pour mieux souligner sa fable sociale.

Tel père, tel fils

Mais Del Toro refuse d’abandonner ses protagonistes dans les ténèbres. Comme toujours le cinéaste offre la lumière de la rédemption aux quelques âmes de bonne volonté. Un singe et un enfant élevés dans la violence se rebellent alors contre un père qui ne les a jamais aimés. Durant ces instants d’une folle intensité, le dispositif de Del Toro saute aux yeux. Et sa morale, bien qu’éculée a priori, émeut au plus haut point.

Car Pinocchio par Guillermo del Toro nous parle d’une double initiation. Le long-métrage nous conte aussi bien l’histoire d’un pantin qui désire devenir un véritable garçon que celle d’un père risquant une fois de plus de tout perdre s’il ne fait pas fi de ses préjugés. Le temps manque à chacun et le sablier de la vie s’écoule inexorablement. C’est pourquoi chaque sacrifice permet à son auteur de (re) gagner son humanité… et à Del Toro d’affirmer davantage son savoir-faire.

En effet, le metteur en scène refuse toute condescendance, tout jugement paternaliste envers ses protagonistes. Il préfère qu’ils mûrissent, acquièrent de l’expérience et progressent en dépit de leurs erreurs. Et avec Pinocchio, Del Toro tend la main aux opprimés, aux laissés pour compte, aux incompris, aux artistes, ouvrant la voie à un avenir meilleur pour le cinéma… et pour l’Homme.

Film d’animation de Guillermo del Toro avec les voix de Gregory Mann, David Bradley, Ewan McGregor. Durée 1h57. Disponible sur Netflix à partir du 9 décembre 2022.

About François Verstraete

François VERSTRAETE, cinéphile et grand amateur de pop culture