Babylon

Beaucoup de bruit pour rien

Années 1920, Los Angeles. Jack Conrad, Nellie LaRoy et Manny Torres se croisent durant une fête organisée par un ponte d’Hollywood. Le premier est un acteur célèbre, la deuxième en quête de gloire, le dernier tombe instantanément amoureux de Nelly. Leurs destins vont alors s’enchevêtrer pour le meilleur et surtout pour le pire.

On le sait désormais depuis longtemps, une déroute au box-office peut détruire en quelques semaines n’importe quelle carrière, y compris la plus prometteuse. Pour le moment, on ignore comment Damien Chazelle va pouvoir se relever de l’échec cuisant de Babylon dans les salles américaines. Le film, sauf miracle à l’international, devrait perdre des dizaines de millions de dollars. C’est pourquoi il débarque dans l’hexagone avec un statut d’œuvre maudite pour les uns, malade pour les autres ou d’OVNI vulgaire, mal dégrossi.

Et Babylon peut se vanter de justifier chacun de ces qualificatifs et plus encore. Car même si le propos du réalisateur n’a jamais paru aussi limpide, il est malheureusement dilué dans un chaos visuel censé rassembler toutes ses obsessions. Damien Chazelle déploie à cet effet un dispositif écrasant et ne concède aucun répit ni au spectateur et ni à ses protagonistes, quitte à diviser.

Film choc ou film somme ?

Le préambule symbolise à lui seul ce fameux dispositif. On y retrouve tout ce qui est cher à l’auteur de La La Land, son amour de la musique, son attachement à l’Histoire du cinéma et une focalisation sur personnages aveuglés par un objectif insensé. L’obsession il en est beaucoup question dans Babylon, notamment celle de Damien Chazelle qui persiste à choquer dans sa quête de film somme. Malgré les aspects virtuoses de la première heure, le réalisateur s’enlise dans des métaphores grossières et racoleuses.

Chacun se complaît dans la crasse, l’alcool, la drogue et le sang, obéissant au seul mot d’ordre Action. Le spectacle doit continuer alors que les carrières éphémères se succèdent au profit d’un système inique. Chazelle détruit le mythe dans les excréments et au son des rires forcés de Nelly LeRoy. Le metteur en scène dresse un portrait cynique d’un monde désenchanté en perpétuelle évolution, qui broie sa population pendant que les sirènes appellent le prochain élu.

Hollywood ne répond plus

Ce monde c’est évidemment Hollywood et Chazelle peint avec une certaine férocité (qui a dit sans finesse ?) le passage du muet au parlant. Excepté que Babylon traite de l’envers d’un décor moins reluisant, moins enchanteur que celui présenté dans Chantons sous la pluie. Et dès lors Babylon atteint ses limites en se transformant en véritable repoussoir putassier là où son modèle subjuguait par sa grâce.

Damien Chazelle peut démultiplier ses simagrées et s’appuyer sur sa partition tonitruante, il agace plus qu’il n’émeut sauf lorsqu’il évoque les destins de Fay et de Sidney. Quant à sa narration, découpée par les fêtes qui se succèdent, d’abord orgiaques puis policées pour devenir plus intimes et populaires, elle ne fait pas preuve de la même élégance que celle de First Man, peut-être la plus belle réussite de Chazelle à ce jour.

Chantons sous une pluie d’acide

Pourtant, Babylon disposait de nombreux atouts à sa conception, une distribution de qualité, un postulat intéressant et un metteur en scène passionné. Le film d’ailleurs est né d’un gigantesque labeur de recherches et aurait dû intégrer la lignée prestigieuse dans les grandes fresques américaines. Un résultat jamais atteint puisque Chazelle opte pour davantage d’esbroufe et moins de litote.

L’épilogue illustratif à souhait contraste avec les derniers plans bien plus maîtrisés de La La Land ou de First Man tandis que Margot Robbie martèle dans l’esprit du spectateur ses pensées sinistres, délaissant alors toute suggestion. La performance de Margot Robbie justement exaspère tant la comédienne nous répète son numéro tout droit issu du DC Universe. Quant à la composition de Brad Pitt, elle relève du minimum syndical même si l’acteur réussit à nous toucher par intermittences.

Chargé d’une folle ambition, le long-métrage de Damien Chazelle ne parvient pas hélas, à se hisser en haut des cimes du septième art. À défaut, il offre une expérience nourrie par la vision démente d’un auteur, incapable de tenir son propos sur une durée gargantuesque de 3 h 10. Le réalisateur n’a jamais paru aussi impuissant dans sa démonstration alors que Babylon aurait dû finir de consacrer l’une des dernières coqueluches en date du cinéma américain. Restent quelques éclairs fugaces de lucidité qui valent le coup d’œil et qui nous font penser que Babylon aurait dû être bien plus qu’un amas anarchique d’idées mal digérées.

About François Verstraete

François VERSTRAETE, cinéphile et grand amateur de pop culture