La dernière cible

Parfois les jours de vent, Hervé Joncour descendait jusqu’au lac et passait des heures à le regarder, parce qu’il lui semblait voir, dessiné sur l’eau, le spectacle léger, mystérieux et incompréhensible qu’avait été sa vie. Et il y aurait beaucoup à dire. Il se souvenait de son enfance dans la banlieue parisienne dans les années soixante, dans ce qu’on appelait la ceinture rouge. Il aidait ses grands-parents les Samedi et Dimanche à cultiver le potager de leur jardin. Il y avait l’école la semaine où il s’ennuyait. Chaque institutrice convoquait ses parents pour leur parler de l’attitude de leur enfant. On lui avait même fait passer des tests de QI qui avait révélé qu’il était très intelligent, peut-être trop d’ailleurs. Pour ne plus inquiéter ses parents Hervé avait grandi sans se préoccuper de l’école, travaillant juste ce qu’il faut pour passer inaperçu.

Et puis ils étaient morts dans un accident de voiture. Hervé Joncour avait alors déménagé chez ses grands-parents. Il passerait le reste de sa scolarité dans un pensionnat avant de partir faire son service militaire. C’est là qu’il tuerait pour la première fois.

Assis sur un banc, il regardait donc les soubresauts du lac. De temps en temps, des oiseaux venaient s’y poser, cherchant de quoi se nourrir avant de partir vers le nord. Hervé ne s’intéressait pas aux oiseaux, jusqu’au jour où il avait lu un article sur leurs difficultés à survivre dans une Europe empoisonnée par les pesticides. Il y avait lu que les campagnes étaient devenues silencieuses. Plus de bruit, plus de chant d’oiseau. Cela l’avait troublé. Dix ans auparavant, il était allé dans l’Eure. On lui avait donné un contrat à effectuer : éliminer un ancien ministre africain venu se réfugier dans l’ancienne métropole coloniale après une de ces purges dont ces jeunes états avaient le secret. Joncour s’était introduit dans sa propriété et avait attendu le bon moment, celui de la baignade matinale qu’affectionnait sa cible. Et les oiseaux l’avaient copieusement emmerdé. Il les avait excusés en se disant que ce devait être la saison de la reproduction : peut-être était-ce le cas, il n’y connaissait rien. Lorsqu’il avait effectué sa mission, abattant sa cible dans la piscine au grand dam des gardes du corps, Joncour avait lâché un soupir de soulagement.

Puis il était revenu sur Paris tranquillement. Le soir, il était dans un cinéma du quartier latin à regarder un vieux western avec John Wayne, Three godfathers.

À l’armée, il avait été bien noté pour son adresse au tir. Convaincu par un sergent de s’engager – rien ne l’attendait à vrai dire, ses grands -parents n’étaient plus en âge de s’occuper de lui -, Joncour avait signé pour cinq ans. Après six mois passés sur une base en Côte d’ivoire, un homme s’était présenté à lui. Il s’appelait Dumas et travaillait au SDECE : il lui proposait de rejoindre les services secrets. Joncour, au début, avait hésité. Dumas, comprenant que l’appel au sens patriotique ne fonctionnerait pas avec lui, lui fit miroiter une vie libre, sans attaches. Joncour aspirait à la solitude et aussi à une forme d’action. Il accepta.

Deux mois plus tard, il assassinait un espion est-allemand dans Paris avec Dumas.

Souvent, il se disait que le lac était trop tranquille. Il s’imaginait des remous cachés dans ses profondeurs. Certains étés le lac diminuait à cause de la canicule et des sécheresses répétées. Il avait cru apercevoir une fois un long et grand poisson, une carpe énorme et très âgée. La sagesse du monde, aurait dit Sarah, une femme qu’il avait connue autrefois. Ça faisait deux ans qu’Hervé Joncour attendait son tour, au bord de ce lac qui le ramenait à ce qu’avait été sa vie. Des aventures sans aucun sens. Car seule une pensée rétrospective amène un sens à une suite d’actions qui, sur le moment n’en avait pas d’autre que la contrainte extérieure. Pars en mission en Allemagne. Puis va au Burkina Faso. Ensuite au Sénégal. Tue pour la France, vive la République. Ne pose pas de questions. Il avait obéi. Sauf une fois.

Dumas était mort d’un cancer à la fin des années 80, tandis que le mur d’effondrait. Certains collègues de la DGSE, qui avait succédé au SDECE, s’étaient demandé ce qu’ils allaient devenir désormais. Dumas, à qui Joncour en avait parlé juste avant son trépas, s’était exclamé sur son lit d’hôpital :

            – Qu’ils ne s’inquiètent pas, il reste les américains pour nous occuper !

Joncour, dans les années qui suivirent, avait longtemps pensé à cette phrase. On l’avait envoyé en Yougoslavie, mission « homo » lancé sur des leaders serbes de Bosnie. Ce n’étaient pas des cibles faciles et Joncour ne se fondait pas dans la population comme cela. Il s’était rendu compte aussi que les bombardements américains ne facilitaient pas la tâche. Idem plus tard en Afghanistan. Mais Joncour ne serait dès lors plus très actif. La mode était passé au numérique et aux satellites, bientôt aux drones. Des tueurs comme lui appartenaient à la préhistoire.

Puis on était venu le chercher alors qu’il servait d’instructeur pour des soldats des forces spéciales de l’OTAN, conséquence du nouveau cours de la politique française. On l’avait convoqué dans un bureau du ministère. Comme au bon vieux temps, on lui avait donné un dossier et une photo. Une femme, c’était une première.

            – Sarah Belhadem, lit-il rapidement à voix haute.

L’officier traitant, qu’il n’avait jamais vu auparavant, esquisse un sourire.

            – Des questions, Joncour ?

Il redressa la tête.

            – Je n’ai jamais tué de femme.

            – Cela fait-il une différence ?

Joncour fut bien obligé de considérer que non.

            – Pourquoi moi ?

            – Parce qu’on a confiance en vous, parce que c’est un ordre, Joncour.

Fin de l’entretien, au revoir. Pour autant, la perplexité l’avait envahi, ce qui n’est jamais bon pour un tueur.

Des pas derrière lui. Il avait senti la présence depuis quelques heures déjà. On l’épiait. On l’évaluait. Technique normale.

            – Vous pouvez y aller, je vous attendais.

            – Pourquoi, Joncour ?

L’ancien tueur souriait. Le lac, sous l’effet du vent du nord, semblait frissonner.

La jeune femme ne fut pas difficile à trouver. Elle habitait un appartement cossu du XVIe arrondissement. Elle était fille d’un ex-dignitaire du FLN et habitait là depuis son adolescence. Le père avait une réputation de boucher mais avait pris soin de sa fille : cela amusait Joncour. Sarah sortait beaucoup la nuit et ramenait souvent des hommes chez elle. Une vraie vie de patachon version féminine ! Facile et simple à opérer, ce contrat gênait pourtant Joncour. Il ne comprenait pas le sens de cet assassinat.

Il passa des coups de fil à des vieux collègues, des anciens amis de Dumas. La vérité était simple : échange de bons procédés. L’Algérie aidait la France au Mali, la France aidait l’Algérie à solder ses comptes, enfin ceux de son dirigeant. La jeune Sarah détenait des documents assez compromettants et refusait de les donner aux autorités. Alors…

Un soir, elle revint très éméchée de boîte de nuit et s’effondra au sol. Joncour sortit de sa voiture, la releva et la ramena chez elle. De là, il commença à merder.

Il ne se retourna pas. Il n’avait pas envie de connaître l’identité de son tueur. Ni son visage. Il fixait le lac.

             – Pourquoi, Joncour ? Répéta-t-il.

Il avait emmené Sarah loin de Paris. À un moment, il l’avait réveillé et lui avait tout expliqué. Elle avait mis du temps à tout assimiler. Il lui avait demandé si elle connaissait quelqu’un qui pourrait la cacher. Au Québec, j’ai une cousine, lâcha-t-elle. Alors, direction le Québec. Pendant la traversée, il l’avait entendu sangloter silencieusement. Les nerfs avait-elle dit. Il l’avait laissé faire. Il n’avait pas l’intention de la brusquer. Il lui faudrait disparaître une fois qu’elle serait à l’abri.

Ils parlaient peu. En fait, c’était elle qui parlait beaucoup au début. Une grande volubile alors que lui était un taiseux. Agée d’une trentaine d’années, très brune et la peau mate, Sarah était une jolie femme. Joncour se tenait donc à distance. Côté vie sexuelle, Joncour n’avait fréquenté que des professionnelles du service et après des missions, il arrivait qu’il se livre à des parties de baise effrénée avec elles, une manière de relâcher la pression. Sarah n’était pas comme elles. C’était quelqu’un qui avait gardé une certaine innocence. Il avait cru lire ça dans ses grands yeux noirs. Alors, il avait stoppé la machine et l’avait enlevé.

La cousine l’avait accueillie avec chaleur. Joncour avait posé les valises et voulu partir mais Sarah l’avait retenu. Reste, semblait-elle lui dire avec ses yeux. Pas tout de suite. Joncour avait obéi mais comptait bien partir rapidement. Ils avaient passé du temps ensemble à marcher le long du Saint-Laurent. Elle avait posé des questions et il y avait répondu. Enfin, il avait essayé de faire pour le mieux.

            – Tu crois que ça valait la peine de me sauver, de prendre tous ces risques ?

Joncour s’était contenté d’hocher la tête. Une nuit, elle s’était introduite dans sa chambre et s’était glissé dans son lit. Joncour s’était réveillé. Elle était nue.

            – Non, avait-il dit.

            – Si, répondit-elle. Et laisse-toi faire pour une fois, monsieur le preux chevalier.

Joncour n’avait rien osé lui dire. Il avait pris son billet pour repartir par l’avion du matin. Le reste leur appartenait.

Joncour partit le lendemain pour la Suisse et s’établit alors près du lac Léman. Il se doutait bien de la suite des évènements.

           

– Parce que j’ai su que c’était la seule chose à faire.

Puis, après un moment de silence, il ajouta :

            – Vous l’avez eue ?

Rire derrière lui.

            – La situation a changé là-bas, tu sais. Eliminer cette femme n’est plus notre priorité. Mais nous ne pouvons pas te laisser t’en tirer.

Joncour acquiesça. L’air siffla brusquement quand la balle entra dans son dos. Il s’effondra. Douleur violente. Puis il vit une ombre passer et pointer sur lui un pistolet. Deux balles près du cœur. Joncour mourut instantanément, c’était le choix de son tueur qui ne voulut pas le faire souffrir. Il commençait juste à pleuvoir sur le lac.

Sylvain Bonnet

Octobre 2019

About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire, auteur de nouvelles et collaborateur de Boojum et ActuSF.