Le serpent

Dédié respectueusement à Jean-Patrick Manchette

1

À sa montre il était 4 heures de l’après-midi. Il lui restait donc un peu de temps. Car il devrait repartir même si le commandante Blasco s’efforçait de le retenir.

            – J’ai besoin de toi, Lemmy. On a un combat à continuer.

Lemmy écoutait à peine. Pourquoi avait-il d’ailleurs choisi de se faire appeler Lemmy ? À cause de Lemmy Kilmister, le bassiste du groupe Motorhead. Barthélémy, ça sonnait trop pogrom et massacres à ses oreilles. Blasco n’arrêtait pas de parler. Il était jeune, issu de la campagne et détestait les multinationales qui exploitaient son pays. Lemmy le comprenait. Il avait partagé ce combat.

            – Pourquoi repartir, Lemmy ? Ton pays te manque, c’est ça ?

Il secoua la tête. Non, son pays, là, comme ça, comptait peu. Il se sentait de nulle part, au fond. Mais quelque chose avait craqué en lui. Surtout quand il avait reçu cette lettre. C’est tout son passé qui était revenu d’un coup.

            – J’ai des affaires à régler.

            – Et tu reviens après ?

Il fixa Blasco.

            – Je ne crois pas que je pourrai revenir.

            – Je devrais peut-être te faire tuer.

Il sourit.

            – Vous pouvez.

Empoignant son sac de voyage, il tendit la main au commandante qui la serra. Puis il passa à côté de lui. La lettre disait que Lucy était morte, violée. Il revenait pour elle. Dehors, une vieille guimbarde, avec un moteur Ford gran torino recyclé, l’attendait. Le chauffeur, Lemmy lui avait sauvé la vie face aux paramilitaires deux ans auparavant. Il démarra sans un mot, direction l’aéroport et les Alizés qui accompagneraient son vol vers la France. Bientôt Lemmy allait laisser la place à Barthélémy.

2

Une chose n’avait pas changé en France : la grisaille. L’avion atterrit à Roissy après un vol de neuf heures sans encombre. Barthélémy Kauffer passa à la douane rapidement, son faux passeport ne posant aucun problème. Le vrai, il l’avait brûlé il y a des années et puis il se savait fiché pour des voies de fait contre policiers lors de quelques manifestations étudiantes. Il prit un taxi qui l’emmena dans le 13e arrondissement du côté de Tolbiac. Barthélémy marcha un peu sur la rue du château des rentiers, passant près d’une école vide. Un chat le suivait, miaulant pour un peu de nourriture. Il arriva près de son immeuble de briques rouges et blanches rue Edison, tapa un digicode et entra. Tournant à gauche, il pénétra dans un hall et prit l’ascenseur. Au 4e étage, il sonna à une porte. Une femme lui ouvrit.

            – Lemmy ?

Elle s’appelait Laure, elle avait été sa meilleure amie. Un peu plus aussi. Elle le fit entrer. Barthélémy aperçut des jouets de bébé dans le salon.

            – Tu as un enfant ?

Laure, boucles blondes en désordre, hocha la tête.

            – Une petite fille. Je l’ai appelé Mélissa.

            – Et son père ?

Laure secoua la tête. Barthélémy en prit note, sujet compliqué.

            – Je peux rester quelques jours ? Je te donnerai de l’argent.

Laure répondit :

            – Pourquoi es-tu revenu ?

            – Lucy a été tuée.

Laure resta interdite quelques minutes, sonnée. Puis elle le prit dans ses bras.

3

Barthélémy se rendit au cimetière de Montrouge. Il marcha entre les tombes, examinant machinalement les noms et les dates de décès. De loin, on pouvait avoir l’impression qu’il déambulait sans but précis mais il connaissait le chemin. Il s’arrêta devant la stèle qu’il recherchait. Il y était écrit « Lucy Kauffer 1978-2019 ». Simple, court.

            – Elle t’a attendu longtemps tu sais.

Un homme vint à côté de lui, clope au bec. Il reconnut Miller, même s’il n’avait plus de cheveux.

            – Salut, fit-il d’une voix claire.

Barthélémy resta ensuite silencieux. Miller était un ennemi de classe, après tout, un flic qui défendait un Etat oppresseur. C’était aussi un copain de fac et un ex petit ami de sa sœur Lucy. Tout cela donnait une relation complexe.

            – Je te paie un café ? Fit Miller

Barthélémy acquiesça.

Dans le bar, deux hommes se font face. Ils ont finalement préféré prendre un cognac chacun, faisant les délices d’un loufiat qui a du mal à boucler ses fins de mois en ce moment, avec les charges sociales et le bail à payer. Il leur a dit d’ailleurs en les servant, Miller lui a répondu d’aller se faire voir avec ses histoires de populo. Un rude, Miller, pas de manières avec ça, disait la mère de Barthélémy et Lucy quand ils l’avaient amené, une fois, à la maison.

            – Mes parents sont morts. Tu t’es occupé de l’inhumation ?

Le flic but une lampée de son cognac et le reposa.

            – Merci, fit Barthélémy.

Miller expliqua qu’on avait trouvé sa sœur chez elle, poignardée et violée. L’enquête de voisinage a montré qu’elle recevait beaucoup, des hommes surtout. Elle a même été qualifiée de professionnelle. Les soupçons se sont portés sur un dénommé Robert Smith, britannique de quarante-cinq ans connu pour son militantisme actif au sein du mouvement anticapitaliste. Il est en garde à vue.

            – Tu crois que c’est lui ?

Miller but encore de son cognac. Il avait presque fini son verre.

            – Quand j’ai fait des recherches sur lui, j’ai tout de suite eu accès à son dossier. Tu connais le fichier S ? Il est dessus. Ça a été très rapide.

Miller sortit son paquet de clopes et s’en alluma une.

            – On a trouvé ses empreintes dans l’appartement mais rien sur les vêtements. Bien sûr, il aurait pu mettre des gants. Bien sûr que ces détraqués font gaffe. Sauf que.

            – Sauf que ?

Miller aspira une grande bouffée de sa cigarette.

– Ça ne colle pas avec le profil du type. Pourquoi tu es revenu, Bart ?

Kauffer sourcilla. Il n’aimait pas ce surnom, « Bart ».

            – J’ai reçu un télégramme. Je croyais que c’était toi.

Miller se leva en soupirant.

            – Planque-toi mon pote. Quelqu’un t’en veut.

4

Kauffer marchait rapidement. Il prit le bus, puis le métro. Changea d’itinéraire plus d’une fois au cas où il aurait été suivi. Rentré chez Laure, il la découvrit en train de déjeuner avec sa fille. Il sourit à la petite tout en la décoiffant.

            – Vous allez partir toutes les deux quelques jours en Normandie. C’est mon cadeau.

Laure voulut protester tandis que la petite criait de joie.

            – C’est mon cadeau, Laure, dit-il avec un regard ardent dont Laure comprit la signification.

La petite se jeta au coup de Kauffer qui se laissa faire.

Après avoir mis son ancienne amie et sa fille dans un train, il ressortit de la gare en se pressant un peu. Kauffer comprit qu’il était suivi dix minutes plus tard en prenant un taxi à Exelmans. Il resta calme, il avait vu pire là-bas avec Blasco. Il laissa le taxi rouler puis le fit stopper net en lui donnant cinquante euros. Dehors, il s’engouffra dans le métro Gaieté et réfléchit vite. Ça pouvait être n’importe qui. Pour autant, il avait tué là-bas, jamais en France. Kauffer entra dans un Photoshop et attendit. Quelques minutes plus tard, une silhouette se dessina, Kauffer sortit et empoigna le type en lui faisant une clef de bras. Ils furent bientôt dans le photoshop.

            – Qui t’envoie ?

Pas de réponse. Kauffer cassa alors un os du bras.

            – Alors ?

            – Service de protection des personnalités.

Kauffer ne s’y attendait pas. Mais resserra son étreinte tandis que l’autre gémissait.

            – Pourquoi me suivre ?

L’autre ne répondit pas. Il s’était évanoui. Kauffer le fouilla rapidement et prit ses papiers. Il l’abandonna dans le Photoshop devant deux badauds étonnés et sortit en courant.

5

Miller entra chez lui en respirant un bon coup, la journée avait été longue et il n’avait pas dormi depuis quelques jours. Il était habitué depuis longtemps à ce style de vie mais fatiguait un peu. L’effet de la quarantaine. Il découvrit Kauffer assis dans son fauteuil, un Sig Sauer pointé sur lui.

Miller se coinça une clope entre ses lèvres et l’alluma.

            – Tss-tss… Entre vieux amis, franchement, Bart…

            – Pourquoi le service de protection des personnalités s’intéresse à moi ? Je suis un soldat de l’altermondialisme mais je n’ai rien fait en France.

Miller, les joues mal rasées, dodelina de la tête. Il alla au bar sous le regard de Kauffer et servit deux verres de Whisky. Il en tendit un à son ancien camarade qui rangea son Sig Sauer, pas utile dans la situation présente.

            – A Lucy, qui fréquentait un ministre.

            – Quoi ?

Miller but cul sec et sortit son portable.

            – Un pote de la DCRI me l’a envoyé tout à l’heure.

Sur le cliché numérique, on pouvait voir Lucy rieuse et aguicheuse avec un homme au sourire goguenard, un peu marlou sur les bords, brun coiffé de près et un air de gendre idéal.

            -Tu le reconnais ?

Kauffer dit que non.

            -Tu es parti longtemps mais tu n’as rien manqué. Bref, Lucy couchait avec ce politicard. Et il est venu chez elle le soir de sa mort. Par contre, on m’a passé un coup de fil, je suis muté aux stups. J’ai posé trop de questions.

Kauffer but son whisky cul sec.

            – Où habite ce type ?

Miller sourit. Et lui donne une adresse.

            – Je peux t’amener pas loin. Mais tu n’as pas une chance, mon pote.

Kauffer resta silencieux.

6

Pour la première fois depuis son retour en France, Kauffer eut une suée. Il s’était habitué là-bas à vivre en sueur constamment. Mais il détestait ça. Là-dessus, rien ne pourrait le changer, il était un européen qui supportait mal la chaleur. Il s’y était pourtant fait, pour les besoins de la cause. De retour à Paris, il se retrouvait à nouveau en pleine suée.

Parce que maintenant il voulait savoir.

Kauffer passa quelques jours à noter les allées et venues du ministre. Il se déguisa, un art qu’il avait appris là-bas dans la clandestinité et passa inaperçu des gros bras qui le suivaient partout. Inutile de s’attaquer à lui quand il y avait du monde ou lors de réceptions officielles. Par contre, il allait souvent à dans le 8e le mercredi après-midi se taper une nana dont il payait le loyer. Une arabe visiblement. Alors il attendit son heure, sans en parler à Miller où à Laure, qui venait juste de revenir. Kauffer dormait à l’hôtel, jamais le même, jamais avec le même aspect extérieur. Il n’était plus filé puisqu’il s’était fondu dans la masse.

Le mercredi, une heure avant l’arrivée du ministre, il s’introduisit chez la fille qu’il captura, attacha et bâillonna. Il la laissa dans la chambre, allongée sur le lit, sans l’intention de lui faire du mal. Puis il attendit. Tranquillement et sereinement. En fait, il ne s’était jamais senti aussi calme. Même lors de son premier assassinat.

Il connaissait Blasco et son mouvement depuis peu. Il y avait un policier corrompu qui avait tué plusieurs des leurs. Blasco lui demande si lui, le blanc, serait capable de tuer de sang-froid. Car au début, Kauffer était venu aider et donner de l’argent. En tant qu’étudiant en médecine, il soignait les blessés. Kauffer savait aussi tirer au revolver, une habitude héritée de son père ancien de l’OAS. Kauffer avait accepté de s’occuper de ce flic. Il s’était introduit chez lui – c’était un célibataire – avait attendu l’heure de son arrivée et l’avait descendu de deux balles dans le dos. Proprement. Puis il était sorti en lui tirant une balle dans la tête. Kauffer s’était senti comme en apnée pendant l’acte. Aucune culpabilité ne s’était ensuite manifestée dans son esprit. Kauffer était froid comme un serpent, selon Blasco.

Quand la porte s’ouvrit, Kauffer était dans le couloir, prêt.

6

Le ministre, tout sourire, entra dans le vestibule, appelant Aicha et trouvant Kauffer derrière lui, revolver à la main et pointé sur son crâne. Il le fit reculer, puis lui ordonna de s’asseoir. Le ministre obtempéra.

Le ministre bafouilla des mots que Kauffer ne comprit pas tout de suite. Erreur fatale, crime, Etat : ce sont les seuls qu’il saisit. Kauffer dit :

            – Lucy.

Au début, le ministre ne parut pas saisir. Kauffer le gifla. La joue droite rougie, le ministre, d’une voix blanche, dit juste que ça avait dérapé. Il parla de jeux sexuels, de viol et d’étranglement simulés. Il parla beaucoup. Il raconta comment il avait rencontré Lucy dans une boîte échangiste. À un moment, Kauffer se demanda comment sa sœur avait pu tomber dans ce genre d’histoire. La vie réservait parfois bien des surprises.

Le ministre parlait d’elle comme d’un de ses plus beaux coups. Entendre sa sœur ravalée au stade de morceau de viande blessa Kauffer, un peu puritain au fond. Il gifla le ministre qui saigna alors un peu du nez.

            – Dès qu’on m’a dit que vous êtiez revenu, j’ai su qu’il y aurait un problème.

Kauffer le regarda.

– J’ai de l’argent, je peux vous dédommager. J’ai des amis marseillais qui…

Le ministre parlait trop pour Kauffer qui, ayant épuisé sa patience, lui tira une balle entre les deux yeux. Il sortit de l’appartement rapidement. Une fois dehors, il appela la police pour qu’elle se rende à l’appartement. Il voulait qu’Aicha soit libérée. Puis il jeta le portable et disparut dans le métro. Personne n’entendit jamais plus parler de Barthémy « Lemmy » Kauffer dit le serpent. De temps en temps pourtant, Miller boit un verre de cognac à sa santé, « où que tu sois mon pote ».

Sylvain Bonnet

2019

About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire, auteur de nouvelles et collaborateur de Boojum et ActuSF.