Les Banshees d’Inisherin

Martin McDonagh, un ami qui vous veut du bien

Inisherin, une petite île à l’ouest de l’Irlande. Colm met fin à une amitié de longue date avec Padraic. Ce dernier, dévasté, tente d’arranger la situation avec l’aide de sa sœur et de Dominic, un jeune homme légèrement perturbé. Mais Colm refuse de revenir sur sa décision et fixe un ultimatum à son ancien comparse, ultimatum qui aura de terribles répercussions.

Cinq ans après 3 Billboards, Les panneaux de la vengeance (dont on retiendra la performance de Frances McDormand, récompensée d’ailleurs par l’Oscar de la meilleure actrice), Martin McDonagh délaisse les vastes espaces américains pour ceux beaucoup plus verts de l’Irlande des années vingt. Pour cette occasion, il retrouve Colin Farell et Brendan Gleeson avec qui il a collaboré jadis sur Bons Baisers de Bruges, pour nous conter un récit dédié à une amitié vénéneuse au cœur de la petite île d’Inisherin.

Et afin de mettre en scène cette comédie noire, Martin McDonagh a déclaré s’être inspiré des noms illustres de l’Histoire du cinéma et des plus grands chefs-d’œuvre. Ainsi, le réalisateur a évoqué l’influence notable de La nuit du chasseur ou de celle des westerns John Ford et de Sergio Leone au moment de tourner certains plans.

Cependant si Martin McDonagh s’appuie sur des références à l’évidence solides, on peut craindre néanmoins, avec de tels propos, de contempler à l’arrivée une pâle copie désincarnée plutôt qu’un long-métrage doué d’une véritable identité. Fort heureusement, Les Banshees d’Inisherin ne souffre pas d’un tel écueil, même si, en dépit d’une formidable direction d’acteurs, le film manque cruellement d’unité.

L’ordonnateur

Quels que soient les griefs que l’on peut émettre sur la filmographie de Martin McDonagh, on ne peut en revanche ignorer la capacité du cinéaste à extraire le meilleur de ses comédiens, valorisant avec efficacité chacun de leurs faits et gestes, de leurs paroles ou au contraire de leur silence. Surtout, le réalisateur est connu pour s’adapter aux qualités divergentes de ses interprètes, Frances McDormand, Colin Farell et Brendan Gleeson en savent quelque chose. Dans Les Banshees d’Inisherin, Colin Farell et Brendan Gleeson tirent leur épingle du jeu dans leurs rôles respectifs. Colin Farell convainc en brave fermier intellectuellement limité tandis que Brendan Gleeson impressionne en musicien taiseux.

Et il faut avouer que Martin McDonagh n’est jamais plus à l’aise que lorsqu’il brosse les différents portraits qui peuplent Inisherin. Les personnages de Padraic, Colm, Siobhan (la sœur de Padraic) ou Dominic se démarquent par la caractérisation soignée du metteur en scène. À ce sujet, Padraic et Colm incarnent les figures typiques qui traversent l’œuvre de Martin McDonagh. Ainsi, l’entêtement dont les deux anciens amis font preuve renvoie à celui qui animait le combat acharné de Frances McDormand dans 3 Billboards, Les panneaux de la vengeance.

Quant à Kerry Condon, elle crève l’écran dans la peau de Siobhan, unique sage, malheureusement ignorée dans une société patriarcale archaïque. Au demeurant, il faut souligner que le dispositif satirique déployé par le cinéaste fonctionne davantage lorsque la jeune femme est présente. La scène où l’érudite corrige les dires erronés de Colm indique en ces quelques secondes la direction que le film aurait dû prendre… Hélas, Les Banshees d’Inisherin s’est perdu en chemin depuis longtemps, aveuglé par l’ambition d’un auteur impuissant quand il compose avec l’élément émotionnel de sa narration.

Elle n’est pas verte ma vallée

Martin McDonagh a beau citer, certes avec sincérité, John Ford ou Sergio Leone, il ne réussit pas néanmoins à utiliser efficacement les techniques de ses modèles. Choquer ne suffit pas à faire mouche même lorsque l’irréparable ou l’inconcevable survient. Pourtant, durant les premières minutes, on croirait presque à la maturation d’un art, pendant une exposition assez bien maîtrisée. Puis la magie s’évanouit instantanément lorsque Colm explique les causes de sa brouille avec Padraic. L’absurde cède la place à un processus de démystification, censé légitimer le désespoir qui se niche dans les âmes des habitants d’Inisherin.

Car Martin McDonagh n’a qu’une seule idée en tête, désacraliser l’Irlande chère à John Ford, noble terre présentée dans Qu’elle verte ma vallée et dans L’homme tranquille. Dans Les Banshees d’inisherin, aucun avenir ne peut s’envisager aussi bien sur l’île que dans le reste du pays, en proie au chaos. Le metteur en scène expose sa démonstration par un procédé associatif.

Pour lui, séjourner à vie sur Inisherin est source de dépérissement et si l’herbe n’est pas bien sûr pas plus verte ailleurs, elle poussera toutefois sur un vivier beaucoup moins aride, sur le plan artistique, intellectuel et humain. Or si le discours de McDonagh paraît intéressant à première vue, il se perd en conjectures et en facilités notamment lors des apparitions du père de Dominic, ordure ordinaire décrite sans la moindre subtilité. On regrette par conséquent la posture adoptée par le réalisateur qui empêche le long-métrage d’exploiter son plein potentiel.

C’est pourquoi Martin McDonagh échoue lorsqu’il s’appuie systématiquement sur des procédés choc, délaissant la finesse de son propos pour une forme plus vulgaire, plus outrancière et très éloignée de l’art de John Ford et de Charles Laughton. Les Banshees d’Inisherin pourra laisser un goût amer d’inachevé en dépit du talent indéniable de ses interprètes.

Film irlandais de Martin McDonagh avec Colin farell, Brendan Gleeson, Kerry Condon. Durée 1h54. Sortie le 28 décembre 2022.

About François Verstraete

François VERSTRAETE, cinéphile et grand amateur de pop culture